Auto-justifications
De là, Jésus passe... Il voit un homme assis à la taxation, appelé Matthieu. Il lui dit : « Suis-moi ! » Il se lève et le suit.
Or, quand il est à table dans la maison, voici : de nombreux taxateurs et pécheurs viennent... Ils se mettaient à table avec Jésus et ses disciples ! Ce que voyant, les pharisiens disent à ses disciples : « C'est avec les taxateurs et pécheurs que mange votre maître ! Pourquoi ? »
Il entend et dit : « N'ont pas besoin de médecin les forts, mais ceux qui vont mal. Allez apprendre ce qu'est : “Miséricorde je veux, et non sacrifice !” Car je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »
voir aussi : Spécialisation médicale, Mauvaises fréquentations, Savoir-vivre
Depuis hier, ça devient effectivement très dur pour d'honnêtes pharisiens de suivre ce que dit Matthieu. Il ne faut pas oublier que la communauté de Matthieu est composée pour une grande part d'anciens pharisiens, et qu'il écrit son évangile pour eux et pour ceux qui ne se sont pas encore ralliés à la messianité de Jésus. Et jusqu'à présent, ils pouvaient raisonnablement adhérer à tout ce qu'il avait dit. Tout le "sermon sur la montagne" a été placé sous le signe de "faire encore mieux que ce que demande la Loi", ce qui ne peut, d'une certaine manière, que piquer la curiosité des pharisiens qui placent la Loi au-dessus de tout, les faire un peu saliver même, les placer face à un challenge. Puis il y a eu la série de miracles, pour les impressionner, dont Matthieu a soigné la présentation pour qu'ils ne puissent rien trouver à y redire. Le lépreux : Jésus le renvoie aux prescriptions légales. Le centurion : justement Jésus n'a pas été obligé d'entrer dans sa maison. La belle-mère de Pierre : Matthieu a omis de préciser qu'elle avait eu lieu un jour de sabbat... Même la troupe de démons gadaréniens : on peut se demander quelle urgence Jésus avait d'aller vers les païens, mais ce n'est pas non plus interdit, et le côté spectaculaire de l'affaire plaide pour un Jésus fort et puissant.
Donc Matthieu a réussi à écrire huit chapitres de séduction à l'adresse des pharisiens. Il espère qu'il les a ainsi suffisamment ferrés, pour aborder les questions plus délicates. Il fallait bien qu'il y arrive à un moment ou un autre, de toute façon, et voilà, nous y sommes. Matthieu a voulu être pédagogue, présenter Jésus comme celui qui porte la Loi à sa perfection, c'était habile et de bonne politique pour son public, et puis c'est vrai. Mais il est vrai aussi que, tout en respectant la Loi dans son domaine, Jésus l'a aussi remise en cause en tant qu'absolu, qu'il a voulu la réordonner et la subordonner pour qu'elle ne soit plus un but en soi mais un moyen, au service de cette cause qui la dépasse infiniment : l'homme. Et c'est la question que Matthieu aborde depuis hier. En refusant d'abord de réduire une personne à ses péchés. Si la Loi est un absolu, alors effectivement Dieu seul peut remettre les transgressions dont elle a été l'objet. C'est ainsi que les pharisiens voient les choses : la Loi est la parole de Dieu même, la Loi est divine, donc Dieu seul la comprend vraiment, et lui seul peut pardonner.
En fait, la démonstration qu'a faite Jésus hier ne prouve rien sur cette question. Certes il est plus facile de dire "tes péchés sont pardonnés" que de dire "lève-toi et marche", mais que le paralytique ait pu se lever ne signifie pas pour autant que ses péchés ont effectivement été pardonnés... du moins pour nous, à notre époque. Pour les gens du temps de Jésus, c'était quand même très troublant : maladie, pauvreté, et tout malheur, étaient considérés comme des conséquences des péchés de celui qui en était accablé, ou de ses parents, ou de ses ancêtres. C'est la raison pour laquelle on essaiera d'accuser Jésus d'opérer ses miracles par l'autorité du chef des démons. Il est certain qu'il y a ici une sorte de saut dans l'inconnu à effectuer. Il faut sortir d'un système profondément enraciné : mon bonheur, ma situation, je les dois à mes efforts pour suivre les commandements de Dieu, il est donc scandaleux que tel ou tel puisse d'un seul coup retrouver la santé, la joie de vivre, sans avoir rien fait ou si peu ! Il faut sortir de ce système vicié et pervers qui nous enferme dans nos soit-disant mérites ou défaillances, et donc, en fait, n'est encore qu'une façon de nous séparer de Dieu !
Oui, c'est une sorte de saut dans l'inconnu... La Loi est une très bonne chose, mais dans un seul but : nous faire rencontrer Dieu, en nous et chez les autres. C'est toujours ce même changement de paradigme que nous sommes invités à faire, du Dieu extérieur et lointain au Dieu intérieur, intime, à notre source. C'est si simple, mais si bouleversant aussi, que nous y résistons toujours, comme les pharisiens du temps de Matthieu, comme les disciples aussi du temps de Jésus. Alors il faut nous l'expliquer en long, en large et en travers : mais oui, Jésus accepte la compagnie de n'importe qui, non, il ne rejette personne. Évidemment ! Et s'il a même une prédilection pour la compagnie des pécheurs, c'est surtout parce que eux, au moins, ne se leurrent pas sur leur propre compte en s'imaginant qu'ils sont justes...


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