L'esprit d'organisation
Il appelle à lui ses douze disciples : il leur donne autorité sur les esprits impurs pour les jeter dehors et pour guérir toute maladie et toute faiblesse. Des douze apôtres tels sont les noms : Premier : Simon dit Pierre ; et André son frère. Jacques (de Zébédée) ; et Jean son frère. Philippe et Bartholomée, Thomas, et Matthieu le taxateur. Jacques (de Halphée), et Thaddée, Simon le Cananéen et Judas l'Iscariote, celui-là même qui l'a livré.
Ces douze-là, Jésus les envoie. Il leur enjoint et dit : « Dans un chemin de païens n'allez point. Dans une ville de Samaritains n'entrez point. Mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël. En allant, clamez, dites : “Proche est le royaume des cieux !” »
voir aussi : Ensemble, c'est tout, Cible de com, Garde rapprochée
Jésus a-t-il choisi douze disciples ? A-t-il donné de son vivant, à ces douze ou à d'autres, une mission, et si oui laquelle ? Ce sont des questions loin d'être évidentes, ni dans un sens, ni dans l'autre. Nous étions parti hier d'un constat fait par Jésus : le peuple d'Israël n'a plus de berger. Ceux dont ce devrait être la fonction, les descendants de Lévi, les familles sacerdotales, ont détourné le culte du Temple pour s'en faire une source de profits et de pouvoir. Les pharisiens, qui étaient à l'origine partis de ce même constat, se sont enfermés dans une bulle irréaliste de légalisme à outrance, qui peut éventuellement convenir aux classes moyennes, mais qui passe complètement à côté des besoins vitaux de la grande majorité, d'une pauvreté similaire à ce que nous pouvons trouver de pire de nos jours, et sans espoir que quoi que ce soit puisse changer un jour. Il y a des écarts de richesse aussi scandaleux que ceux dont nous nous offusquons dans nos sociétés, il n'y a pas d'ascenseur social, il y a un système figé, combinant quelque chose de pas si éloigné que ça de celui des castes en Inde, avec en plus l'occupation par une puissance étrangère.
C'est ça, les foules "fatiguées, prostrées" pour lesquelles Jésus est "remué jusqu'aux entrailles". C'est à ces foules qu'il proclame : vous êtes heureuses ! sans une once de cynisme. Ce n'est pas une vue de l'esprit, ce n'est pas un raisonnement tortueux, qui le lui font dire. C'est simplement ce qu'il constate : par son intermédiaire les malades guérissent, les désespérés retrouvent une raison de vivre, et il est, à cette époque-là, persuadé que ce n'est que le commencement, que cela va continuer jusqu'à ce que tous soient debout, ressuscités, dans la vie nouvelle qui commence. Alors bien sûr, pour que cela aille un peu plus vite, n'est-il pas logique qu'il délègue, qu'il s'adjoigne la collaboration de quelques uns, des proches en qui il a confiance, et qu'il va charger de... mais de quoi, justement ? Ce n'est pas Jésus qui guérit, qui exorcise, c'est Dieu. Mais si Dieu peut agir ces signes par l'intermédiaire de Jésus, on imagine bien que ce n'est pas sans rapport avec la relation personnelle qu'il a, lui, Jésus, avec ce Dieu qu'il appelle son Père. Or, il semble évident que les disciples, à cette même époque, sont très loin d'être entrés dans le même genre de relation avec Dieu !
Après la mort de Jésus, et après ce qu'ils ont appelé la venue de l'Esprit, là, oui, il semble bien que de tels signes ont pu se produire aussi par l'intermédiaire des premiers chrétiens. Mais de son vivant, cela semble très peu probable. Cet envoi en mission que décrivent les trois synoptiques confère donc rétroactivement aux douze des capacités qu'ils n'ont en réalité eues, et mises en œuvre, que plus tard. Il faut redire ici que cette façon de présenter les choses n'est pas une volonté de falsification. Ces 'pouvoirs', ils les ont réellement obtenus de Jésus, dans l'Esprit, et c'est tout ce que veulent dire les évangélistes. Il faut se rappeler qu'ils n'écrivent pas pour de futurs chrétiens qui viendraient plusieurs siècles après eux. Ils écrivent pour leurs contemporains et dans l'attente imminente de l'instauration définitive du Royaume. Pour eux, le temps de Jésus et le temps de l'après ne sont pas strictement séparés, comme pour nous. Ceci dit, pour nous justement, il est par contre important que nous puissions restituer les faits en eux-mêmes. Et donc, si Jésus a pu se faire aider dans son ministère par quelques uns de ses disciples, c'était certainement en les envoyant 'préparer le terrain' à l'avance dans les régions où il pensait se rendre, et leur seule mission était de parler. Sur ce point, le contenu du message que nous avons ici est éloquent : "Proche est le royaume !" C'est exactement le message de Jean Baptiste, alors que, s'ils avaient vraiment eu des capacités à guérir et exorciser, le message aurait été "Le royaume est parmi vous !"
Et les 'douze' ? Il a été dit beaucoup de choses sur ce sujet. Jésus se serait fixé sur ce nombre par référence aux douze tribus. Ça tombe bien puisqu'il parle ici de n'aller que vers les membres d'Israël, donc vers les douze tribus, pas vers les Samaritains (qui n'en descendent en principe pas), encore moins vers les païens. Nous devons de toute façon rejeter les soixante-dix ou soixante-douze disciples du second envoi en mission, propres à Luc. Ce nombre correspond au nombre des nations, selon la bible, et il est certain que Jésus n'avait rien planifié à cette échelle. C'est la tradition lucanienne, entièrement dirigée vers les païens, qui a concocté ce second envoi. Mais pour en revenir aux douze, il faut bien reconnaître que, sans qu'on puisse absolument affirmer que l'idée ne vient pas directement de Jésus, plusieurs arguments militent plus pour une création des premiers chrétiens, là aussi. En tout premier, si on regarde l'ensemble des évangiles, on comprend que ce n'est pas le style de Jésus de planifier quoi que ce soit. Le peu d'organisation qu'on peut déceler dans l'entourage de Jésus, à part ces douze, vient certainement des disciples et non de lui. Jésus, lui, est dans le présent, dans l'instant, dans la situation, dans les personnes qui sont là. Il est, en quelque sorte, déjà dans l'éternité, incarnée. Ensuite, toujours si on regarde sans préjugés l'ensemble des évangiles, on s'aperçoit que ces douze sont paradoxalement très peu présents. Mis à part leur 'choix' et leur envoi en mission, on ne les retrouve guère qu'à la Passion... Si Jésus avait institué un groupe de douze, on s'attendrait à les voir jouer un rôle plus important entre ces deux extrêmes. Les douze, ce sont semble-t-il simplement, peu ou prou, ceux qui étaient encore là à l'avant-dernière heure. C'est en soi un motif largement suffisant pour justifier qu'ils se soient considérés comme appelés à jouer un rôle spécifique dans ce temps très particulier des premières années après la résurrection !

