Vocations naissantes
De là, Jésus passe... Deux aveugles le suivent. Ils crient en disant : « Aie pitié de nous, fils de David ! » Quand il vient dans la maison, les aveugles s'approchent de lui. Jésus leur dit : « Croyez-vous que cela, je peux le faire ? » Ils lui disent : « Oui, Seigneur ! » Alors il touche leurs yeux en disant : Selon votre foi, qu'il vous advienne ! Et leurs yeux s'ouvrent. Jésus frémit sur eux et leur dit : « Voyez ! Que personne n'en ait connaissance ! » Mais eux sortent et le divulguent dans toute cette terre-là.
Comme ils sortent, voici : ils lui présentent un homme, muet, démoniaque. Le démon jeté dehors, le muet parle. Les foules s'étonnent et disent : « Jamais il n'a paru rien de tel en Israël ! » Mais les pharisiens disaient : « C'est par le chef des démons, qu'il jette dehors les démons ! »
Jésus parcourait toutes les villes et les villages, pour enseigner dans leurs synagogues, clamer la bonne nouvelle du royaume, guérir toute maladie et toute faiblesse. En voyant les foules, il est remué jusqu'aux entrailles pour elles, parce qu'elles sont fatiguées, prostrées, comme des brebis qui n'ont pas de berger. Alors il dit à ses disciples : « Beaucoup de moisson et peu d'ouvriers ! Implorez donc le seigneur de la moisson qu'il fasse sortir des ouvriers pour sa moisson ! »
voir aussi : Du pain sur la planche, Pénurie de personnel, Appels
Matthieu finit ici sa série de miracles et prépare son thème suivant par une habile transition. Il résume : la vie de Jésus, à cette époque, c'est ça, enseigner et guérir, le sermon sur la montagne et les miracles. Les foules fatiguées et prostrées sont autant malades de maladies physiques et psychiques que de déshérance spirituelle. Ce n'est pas dit explicitement, mais si elles sont comme des "brebis sans berger", cela signifie que ceux qui devraient être leurs bergers, tant les sadducéens autour du Temple que les pharisiens autour des synagogues, sont de mauvais bergers. Il conviendrait de nuancer, sans doute, entre les sadducéens et les pharisiens. Les premiers n'ont réellement pas ou si peu de souci de leur peuple qu'on peut vraiment les qualifier de cyniques et sans scrupules. Ils n'ont que mépris pour cette foule : "ce sont des maudits" (Jean 7, 49), qu'ils exploitent pourtant sans vergogne et à laquelle ils doivent leur richesse et leur puissance. Pour les pharisiens, c'est plus de l'aveuglement. Ils sont de bonne volonté, ils font des efforts pour éduquer et enseigner. Mais ils planent complètement en s'imaginant que c'est vraiment des plus de six cent commandements de la Loi qu'ont besoin tous ces gens dans la précarité ou la misère.
Cette condamnation, tant des saducéens que des pharisiens, Jésus n'y est pas venu d'un seul coup dans le déroulement de sa vie. Il est peu vraisemblable que ce soient ses parents qui lui aient dit de se méfier des uns ou des autres. Pour en arriver là, il a eu à dépasser le modèle dans lequel il avait été élevé, il lui a fallu ouvrir les yeux, remettre en cause ce qui lui avait auparavant semblé naturel et évident. Les premiers qu'il a fait tomber de son panthéon intérieur, ce sont les sadducéens. Ce n'était pas trop difficile, en réalité, beaucoup étaient exaspérés par leur comportement. Même parmi leurs rangs : c'est le cas de Jean Baptiste par exemple, dont la prédication d'un baptême pour le pardon des péchés est une contestation sans équivoque du rôle du Temple. La présence de Jésus dans l'entourage de l'ascète du désert, dans les temps qui précèdèrent son propre ministère, signifie clairement qu'à ce moment-là il les avait déjà démasqués, lui aussi, ces loups déguisés en bergers.
Pour les pharisiens, ça lui est venu certainement plus tard. On sait que Jésus fait preuve d'une connaissance des Écritures bien supérieure au niveau d'instruction moyen des gens de son temps et de son milieu. Eh bien, ces connaissances, il n'y a que les pharisiens qui ont pu les lui donner. C'était leur activité principale au travers de leur réseau de synagogues : enseigner. Jésus a été à l'origine un élève des pharisiens, c'est dans cette branche du judaïsme qu'il a reçu sa religion et sa foi. Il ne l'a donc certainement pas remise en cause aussi facilement que la branche sadducéenne ! La rupture avec ses anciens maîtres a été plus progressive. On a des traces qu'il existait même sans doute dans les débuts de sa prédication une forme de connivence et d'entente entre eux et lui. On le voit, par exemple, lorsque certains vont venir le mettre en garde parce que Hérode cherche à l'arrêter (Luc 13, 31), mais aussi et déjà simplement avec ces repas pris en plusieurs occasions par Jésus chez des pharisiens. Et il est évident encore que l'essentiel de la communauté matthéenne est composée de pharisiens, et non de sadducéens, convaincus de la messianité de Jésus !
Contrairement, donc, à l'impression que nous donnent les évangiles dans leur ensemble, ce n'est sûrement pas contre les pharisiens que Jésus a pu être le plus virulent, et ce n'est sûrement pas non plus dès les débuts de sa prédication qu'il s'est démarqué d'eux. Le contenu de la prédication de Jésus, ce que nous considérons comme son enseignement, n'a pas été invariable du début à la fin. Cette impression que nous pouvons avoir, d'un Jésus monolithique, maîtrisant complètement son sujet dès sa première phrase en public, sachant à l'avance tout ce qu'il aurait à transmettre, c'est la théologie chrétienne développée ultérieurement qui a pu essayer de la donner. Si on regarde de près les évangiles, il sera certes malaisé, voire impossible, de retracer précisément le cheminement de la pensée de Jésus, l'histoire de son évolution, mais on y voit au moins que son tout premier message était exactement le même que celui de Jean Baptiste. En fait, ce qui a fait évoluer Jésus à partir de là, ce qui l'a fait s'éloigner à la fois de Jean et des pharisiens, ce sont certainement, d'une part l'expérience mystique qu'il a vécue lors de son baptême et/ou sa retraite au désert, mais aussi d'autre part et tout autant le fait des miracles.
Nous n'allons pas revenir sur l'ambiguïté des miracles. Mais on peut affirmer sans risques que ce sont eux qui ont fait penser à Jésus que le Royaume était en train de commencer, ce qui est sa plus grande différence avec la prédication de Jean, qui, lui, parle d'un Royaume imminent mais quand même pas encore là, et c'est de là aussi que vient ce grand écart entre le style austère de Jean et le style rayonnant de Jésus. Et puis, ce sont encore les miracles qui ont amené Jésus à se différencier des pharisiens. C'est parce qu'il a été touché par la misère des gens, c'est parce qu'il s'est rendu compte qu'il y était tellement sensible qu'il fallait qu'il se passe quelque chose quand il la rencontrait, qu'il a compris le surréalisme qu'il y a à venir parler des six cent commandements de la Loi à qui n'a pas de quoi manger, se vêtir, ni d'abri pour dormir ! C'est d'ici qu'on peut fonder le jugement dernier décrit par Matthieu "j'avais faim, j'avais soif...". C'est d'ici aussi qu'est venue l'extrême simplification de la Loi à deux commandements, présentés de plus comme équivalents : aimer Dieu et aimer son prochain.


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