Le temps comme allié
Il leur sert une autre parabole. Il dit : « Le royaume des cieux ressemble à un homme qui sème de la belle semence dans son champ. Pendant que dorment les hommes, vient son ennemi : il sème des zizanies par dessus, au milieu du blé, et il s'en va. Quand l'herbe germe et fait du fruit, alors paraissent aussi les zizanies.
« Les serviteurs du maître de maison s'approchent et lui disent : “Seigneur, n'est-ce pas de la belle semence que tu as semée dans ton champ ? D'où vient donc qu'il y ait des zizanies ?” Il leur dit : “Un homme, ennemi, a fait cela !” Les serviteurs lui disent : “Veux-tu donc que nous allions les ramasser ?” Il dit : “Non ! de peur qu'en ramassant les zizanies, vous déraciniez avec elles le blé.
« "Laissez l'un et l'autre croître ensemble jusqu'à la moisson. Au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : ‘Ramassez d'abord les zizanies, liez-les en bottes pour les brûler. Quant au blé, rassemblez-le dans mon grenier.’” »
voir aussi : Ivraie du matin..., L'ivraie mystérieuse, Chaque chose en son temps
Un petit peu de botanique et d'agronomie pour commencer ? Le public de Jésus était rural, et tout le monde comprenait de quoi il s'agit dans cette histoire de blé et d'ivraie. De nos jours où la population des campagnes s'est réduite en peau de chagrin, nous ne sommes plus très nombreux à comprendre les tenants et aboutissants de la saynète ! L'ivraie, donc, ou 'zizanie' comme le donnent certaines traductions parce que c'est le mot grec (ζιζάνιον), est une graminée courante, quelque chose comme notre ray-grass dont sont faits nos gazons. Elle peut très bien pousser spontanément dans une culture : si le maître de maison accuse ici un ennemi, c'est sûrement parce que la quantité qui en a envahi le champ est excessive. Le problème vient de ce que le blé est aussi une graminée, il est donc trop malaisé de différencier les deux variétés quand elles viennent juste de sortir de terre. Il faut attendre qu'elles aient bien avancé dans leur développement, pour être sûr de ce qu'on fait. C'est à ce stade-là qu'a lieu la discussion entre le maître de maison et ses serviteurs : "quand la plante produit du fruit (ou mieux des épis, selon certaines traductions)" ne signifie pas que les grains sont mûrs, mais simplement que la plante a produit l'épi floral. C'est effectivement vers ce moment-là qu'on distingue nettement les deux variétés, principalement à leurs différences de taille, et donc d'allure générale. Par contre, comme objecte à juste titre le maître de maison, à ce stade, les systèmes racinaires des plantes se sont trop développés, s'interpénètrent d'une plante à l'autre, et entreprendre d'arracher les unes compromettrait la survie des autres...
"Veux-tu que nous allions les arracher ?" : peut-être qu'à un stade très précis du développement des deux variétés, il aurait été possible de se lancer dans une telle entreprise. Cela aurait quand même demandé beaucoup de temps et d'énergie : le jeu n'en valait pas la chandelle. S'agissant des adventices qui poussent spontanément, la solution technique s'appelle le faux-semis (on prépare le terrain comme si on allait semer : labourage pour ameublir le sol en profondeur, hersage pour l'émietter finement en surface, et on ne sème pas. Les adventices sortent, second hersage qui casse les 'mauvaises herbes', et vrai semis). Mais la technique ne s'applique pas ici puisque l'ennemi a agi après le semis. Honnêtement la solution du maître de maison s'impose d'elle-même. À une nuance : l'ivraie est nettement moins haute que le blé, on moissonnera donc d'abord le blé, quitte à couper les tiges un peu en hauteur, au-dessus de l'ivraie, puis on ramassera éventuellement ces dernières, ne serait-ce que pour ne pas les laisser grainer dans le champ et aggraver encore le problème pour l'année suivante.
Le sens spirituel, maintenant. Cette parabole est la seconde et seule parabole dont Matthieu nous donnera une explication officielle, mais il va d'abord en rapporter encore deux autres (la graine de moutarde qui devient un 'grand arbre', et le levain qui fait lever toute la pâte), avant de mettre en scène les disciples demandant à Jésus l'explication de la "parabole des ivraies du champs". Si Matthieu n'a pas voulu casser l'enchaînement entre ces trois paraboles, c'est parce qu'elles ont des rapports entre elles. Effectivement, ces trois paraboles ont en commun de donner une image d'un royaume que rien ne peut arrêter d'advenir. C'est comme une force tranquille et invincible : ça croît, ça grandit, jusqu'à l'épanouissement complet. Ainsi de notre blé d'aujourd'hui : ce ne sont pas les ivraies qui vont l'empêcher de produire ses grains, et on trouvera bien une solution pour la moisson. Marc a une autre parabole qui le dit encore plus clairement : le royaume est comme un homme qui sème ; qu'il dorme ou s'éveille, la semence se développe, d'elle-même la terre porte son fruit (Marc 4, 26s). Il y a ainsi un certain nombre de paraboles qui parlent du royaume comme d'un processus naturel qui ne peut qu'aboutir. Mais il y en a aussi un certain nombre d'autres qui disent plutôt le contraire : il faut tout quitter, il faut veiller sans cesse, beaucoup d'appelés mais peu d'élus.
Il y a plusieurs explications à ces contradictions. D'abord l'évolution de Jésus au cours de son ministère. Dans les premiers temps, le "printemps galiléen", tout semble baigner dans l'huile. C'est de cette époque que viennent les paraboles du royaume comme processus irréversible. Mais ensuite Jésus se réveille, il pend conscience que les gens ne l'écoutent pas, qu'ils attendent tout de lui sans avoir rien à faire. C'est de cette seconde période que viennent les paraboles du royaume comme une quête à mener avec toutes ses forces et tout son être. Il y a même une série de paraboles intermédiaires, celles de la perle, du trésor dans le champ et du gros poisson dans le filet, où le royaume ne se trouve pas facilement, mais, une fois trouvé, c'est l'évidence qui s'impose, on est porté malgré soi. Et ceci nous donne la réponse à nos questions : le royaume effectivement croît et se déploie comme un mouvement naturel et inéluctable, mais auparavant encore faut-il savoir le trouver. Et plus Jésus va se heurter à l'incompréhension, puis l'opposition, de ses auditeurs, plus il sera amené à parler d'un royaume quasiment inaccessible, jusqu'à l'exemple extrême et paradoxal du chameau et du chas de l'aiguille.

