Voir sans savoir
Les disciples s'approchent et lui disent : « Pourquoi est-ce en paraboles que tu leur parles ? »
Il répond et leur dit : « À vous, est donné de connaître les mystères du royaume des cieux. À eux, ce n'est pas donné. C'est ainsi : qui a, il lui sera donné et il aura du surplus. Qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera pris !
« Aussi je leur parle en paraboles : c'est qu'ils regardent sans regarder, entendent sans entendre ni comprendre ! Elle s'accomplit en eux la prophétie d'Isaïe qui dit : “Pour entendre, vous entendrez — et ne comprendrez pas ! Pour regarder, vous regarderez — et ne verrez pas ! Car s'est épaissi le cœur de ce peuple, d'oreilles dures ils entendent, leurs yeux ils bouchent, de peur que des yeux ils voient, des oreilles entendent, du cœur comprennent, qu'ils soient retournés, — et je les rétablirais !”
« Pour vous, heureux vos yeux : ils regardent ! Et vos oreilles : elles entendent ! Amen, je vous dis : de nombreux prophètes, des justes, ont désiré voir ce que vous regardez, et n'ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et n'ont pas entendu ! »
voir aussi : Pas de pire sourd, L'express et l'omnibus, Les yeux du coeur
Pourquoi Jésus a-t-il utilisé des paraboles dans son enseignement ? Les trois synoptiques ont tenu à répondre à cette question, et ils l'ont fait d'une manière qui, vue d'avion, peut sembler similaire. Clairement, ils se sont inspirés de la même source, en l'occurrence vraisemblablement Marc. Et pourtant, en y regardant de près, on s'aperçoit qu'il y en a un qui a légèrement modifié un petit quelque chose qui a tendance à changer tout le sens général de l'explication, dans le bon sens, et c'est Matthieu. Décidément, Matthieu n'arrête pas de m'étonner ces temps-ci ! Voici de quoi il s'agit.
Les trois évangiles commencent par la même remarque de Jésus : que les disciples ont la chance de "connaître les mystère du Royaume", mais que cette chance n'est pas donnée à tout le monde. Nous pouvons évidemment douter que Jésus ait dit ça : que les disciples comprenaient ce qu'est le Royaume, nous savons qu'ils étaient largement à côté de la plaque... Passons, ce n'est pas la question. Matthieu seul ajoute alors la maxime sur ceux qui ont et qui recevront encore plus et ceux qui n'ont pas... nous y reviendrons peut-être plus loin, ce n'est pas encore la question, mais on y arrive maintenant. Marc, et Luc à sa suite, disent alors que, si Jésus parle en paraboles, c'est "pour que" ceux qui n'ont pas la chance de comprendre ne puissent pas voir, ni entendre, ni comprendre. C'est évidemment absurde ! Matthieu seul a remplacé le "pour que" par un "parce que", et ça change tout. Il est vrai que le "ils regardent sans voir, ils entendent sans comprendre" est une reprise raccourcie de la citation d'Isaïe, que seul Matthieu donne ensuite in extenso. Certains donc argumentent que Marc, et Luc à sa suite, ont voulu dire, en sous-entendu : "pour que (s'accomplisse la prophétie) «Ils regardent...". C'est malheureusement un argument qui ne tient pas pour Luc (son public essentiellement païen d'origine ne pouvait pas reconnaître la citation sans qu'on lui dise explicitement que c'était une citation), et qui me semble limite pour Marc (son public, bien que juif, n'avait pas forcément une aussi bonne connaissance des Écritures que ça...).
Le plus vraisemblable est que la source de Marc avait déjà perdu le sens originel de l'explication donnée par Jésus, et que Marc et Luc, donc, on répété tel quel ce qu'ils avaient reçu, sans comprendre ce qu'ils disaient. Simplement parce que, dans le cadre d'une Église qui se constitue et qui se gargarise de détenir La vérité, affirmer que certains ne pourront jamais comprendre de quoi il s'agit fait partie du processus de construction de son identité, surtout si elle se construit dans l'adversité. C'est un peu surprenant de la part de Marc qui écrit à une époque encore relativement sereine des relations entre les autorités juives et les futurs chrétiens, on trouve peu de traces chez lui de cet antagonisme, mais il est vrai qu'on en trouve quand même quelques unes. C'est en tout cas à nouveau un signe de ce premier Matthieu, que nous découvrons depuis que nous nous sommes mis à suivre son évangile ces dernières semaines. Qu'il ait eu accès à une source antérieure à celle de Marc, ou, mieux encore et bien plus probable, qu'il ait corrigé tout seul et de lui-même, de toute façon nous voyons un Matthieu qui n'a pas cédé aux sirènes du fanatisme et de l'excommunication.
Résumons : les paraboles sont un outil qui permet de faire comprendre quelque chose à des personnes qui ne sont pas capables de comprendre autrement. Ceci nous confirme ce que nous disions hier : il ne faut surtout pas prétendre pouvoir donner le sens unique d'une parabole, on perdrait tout le bénéfice et la seule raison d'être de la parabole... Là, comme les deux autres synoptiques, Matthieu n'a pas su déjouer le piège, mais nous verrons cela demain. Nous pouvons par contre revenir maintenant sur le sens de la maxime intercalée par Matthieu : "celui qui a, il lui sera donné encore, celui qui n'a pas, il lui sera retiré même le peu qu'il a". Cette maxime parle justement de la compréhension ordinaire (disons discursive) du Royaume. Effectivement, s'il n'y avait pas les paraboles, ceux qui connaissent déjà le Royaume ne peuvent qu'aller toujours plus profond dans leur connaissance, tandis que ceux qui ne le connaissent pas ne pourraient jamais y accéder.

