Écoute, écoute, écoute
En ce jour-là, Jésus, sorti de la maison, était assis au bord de la mer. Des foules nombreuses se rassemblent près de lui, si bien qu'il monte en barque et s'assoit. Toute la foule se tient sur le rivage.
Il leur parle de beaucoup de choses en paraboles. Il dit : « Voici : le semeur sort pour semer. Tandis qu'il sème, il en tombe au bord du chemin. Les oiseaux viennent et les dévorent. D'autres tombent sur les pierrailles, où ils n'ont pas beaucoup de terre : aussitôt ils lèvent parce qu'ils n'ont pas de profondeur de terre. Le soleil se lève : ils sont rôtis, et, parce qu'ils n'ont pas de racine, ils sont desséchés. D'autres tombent sur les épines. Les épines montent et les étouffent. D'autres tombent sur la belle terre et donnent du fruit : l'un, cent, l'autre, soixante, l'autre, trente.
« Qui a des oreilles entende ! »
voir aussi : Le semeur prodigue, Parabole des paraboles, Prenez-en de la graine !
Nous attaquons maintenant une série de sept paraboles d'affilée. Comme nous l'avons vu, c'est le système Matthieu : il regroupe les enseignements de Jésus en grands discours ou sermons, il nous a raconté toute une série de miracles, au point qu'on a pu avoir l'impression que Jésus les faisait à la chaîne, presque sans y penser, et maintenant une série de paraboles. S'il y a une chose dont nous soyons sûrs, historiquement parlant, au sujet de Jésus, outre qu'il a été un thaumaturge réputé, c'est aussi qu'il a effectivement fait grand usage de ce type de récits qu'on appelle la parabole. Jésus n'a pas inventé le principe de la parabole. Le récit en parabole est utilisé à peu près universellement, dans toutes les traditions religieuses ou spirituelles. On peut légitimement considérer que les premiers récits de la Genèse, au moins jusqu'à Abraham, sont des paraboles : il n'y a plus grand monde qui croie à l'historicité du jardin d'Éden, de Caïn et Abel, ou de la tour de Babel. Ce sont donc bien des paraboles, c'est-à-dire des récits composés pour parler de manière imagée, et donc simple à transmettre, de questions complexes. D'une manière générale, on peut considérer que tous les mythes sont de grandes paraboles.
La langue hébraïque, en fait, se prête très bien au discours en paraboles, ou même le rend presque obligatoire. L'hébreu, en effet, n'a pratiquement pas de mots abstraits. C'est une langue très "terre-à-terre". On a des mots pour tout ce qui est visible, le monde concret dans lequel nous vivons, mais pas de mots pour les concepts. Certains mots du monde physique deviennent alors des symboles de réalités plus abstraites (le 'souffle' pour l'esprit, les 'eaux' pour le néant, ...). Mais c'est encore là plutôt notre façon à nous de le dire, car, pour eux, l'esprit est réellement un souffle, et les eaux sont réellement la mort. Dans ces conditions, il est évident que l'expression d'une réflexion un peu abstraite et complexe empruntera volontiers les aspects d'un petit récit imagé et coloré, tels ceux que nous connaissons comme étant les paraboles racontées par Jésus. En voici donc sept que Mathieu a réunies dans ce treizième chapitre de son évangile.
Ce que nous venons de dire sur ce qu'est une parabole, devrait nous mettre en garde contre une tentation : celle de vouloir donner un sens unique au récit. Ce serait un contre-sens. D'abord, si Jésus avait voulu transmettre telle quelle la morale que nous croyons pouvoir tirer d'une parabole, il l'aurait fait. Les paraboles n'ont pas pour but de transmettre une morale, un sens, mais de nombreux sens. Nous verrons que les évangélistes n'ont pas résisté à la tentation, et qu'ils nous donnent, pour quelques paraboles, le sens que, paraît-il, elles auraient. Ceci signifie : soit que c'est le sens que Jésus a voulu leur donner pour eux et eux seuls (et qui donc ne s'impose à personne d'autre à priori), soit que c'est eux qui ont inventé cette morale parce que c'est celle qu'ils voudraient imposer à tous, soit même que c'est eux qui ont inventé jusqu'à la parabole elle-même. Dans tous les cas, en voulant tirer ainsi le soit-disant sens universel d'une parabole, les évangéliste montrent surtout qu'ils n'ont pas compris ce qu'elles sont.
En guise d'illustration de tout ceci, venons-en à notre parabole d'aujourd'hui. Elle est très connue, y compris donc le sens que Matthieu va nous en donner bientôt. Partons de là : le grain, c'est la parole de Dieu, les différents sols, c'est nous. À partir de là, nous allons nous interroger si nous sommes plutôt le bord du chemin ou la bonne terre. Je n'insiste pas, nous avons cent mille fois lu cette histoire de cette façon. Tentons autre chose : nous sommes le semeur, ou la semence, et les différents sols sont les autres, ceux avec lesquels nous vivons ou que nous croisons dans nos vies. Avec certains, ça ne passe pas du tout, avec d'autres, ça répond à cent pour cent. Et la morale ? eh bien, c'est que nous n'avons pas à juger des résultats de nos actions en ce monde. Nous semons sur tous les terrains, sans préjuger de ce que ça pourra donner, cela ne nous regarde pas. Si nous nous disions : "ah, celui-là, il vaut mieux que je l'ignore, il n'en sortira jamais rien de bon", nous faillirions à notre tâche, telle que définie par cette parabole qu'on pourrait intituler la "parabole du bon semeur".
Prenons encore un autre point de vue : nous sommes les oiseaux, ou le rocher qui affleure juste sous la terre, ou les ronces. Il y a donc un semeur, Dieu, de la terre, la création, et nous, les hommes. Dieu aimerait que la création porte du fruit, pour cela il sème à tout vent. La création aimerait répondre au désir de Dieu : elle fait tout ce qu'elle peut dans ce sens. Mais voilà, il y a cette engeance du troisième type qui a cette manie de tout faire foirer tout ce qu'elle touche. Ici, notre responsabilité est étendue bien au-delà de ce que nous tirerions de l'interprétation traditionnelle. Il ne s'agit pas de nous interroger si nous avons des obstacles en nous pour recevoir Dieu, il s'agit de nous demander si nous ne sommes pas des obstacles pour les autres et, d'une manière générale, pour tout le projet de Dieu. Ces quelques exemples ne prétendent pas épuiser la parabole. Ils veulent juste montrer qu'on aurait tort de prétendre la connaître, et que, ce faisant, on se prive de richesses qui ont tant à nous apprendre.

