Des yeux pour voir
Il leur dit une parabole : « Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne vont-ils pas tous deux dans un trou tomber ? Il n'est pas de disciple au-dessus du maître. Mais une fois formé, chacun sera comme son maître.
« Quoi ! Tu regardes la paille dans l'œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton propre œil, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : "Frère, laisse, que j'extraie la paille qui est dans ton œil", – et toi, la poutre qui est dans ton œil, tu ne la regardes pas ! Hypocrite ! Extrais d'abord la poutre de ton œil ! Alors tu verras clair pour extraire la paille dans l'œil de ton frère ! »
voir aussi : Au fond des yeux, Penser d'abord à soi, Jugement éclairé
"mais une fois convenablement formé, le disciple sera comme son maître" : il n'y a pas beaucoup de commentateurs qui s'arrêtent sur cette affirmation, et quand c'est le cas c'est invariablement pour la dévaluer : cette similitude du disciple avec son modèle ne serait qu'un objectif à viser et qui ne pourrait se réaliser que dans la résurrection. Mais il est clair que, quand Jésus donne cette maxime sur le maître et le disciple, il ne pense pas à ce qu'il deviendra un jour, à la façon dont il terminera sa vie terrestre, à ce qu'il adviendra de lui ensuite, etc... Ici, Jésus s'adresse simplement à ceux qui veulent le suivre comme disciples, et nous voyons que dans ce contexte là, à cette époque là, lui au moins ne se considère pas comme de nature fondamentalement différente d'eux, qu'il lui semble évident qu'ils pourront un jour être comme lui, quoi que ce "comme lui" puisse recouvrir dans sa pensée à ce moment là.
Ce qui est remarquable dans cette affirmation, c'est qu'elle ne peut provenir d'aucune des premières traditions chrétiennes que nous connaissons actuellement. Toutes ont fait de Jésus un être fondamentalement différent de nous, inégalable. Les judéo-chrétiens l'ont assimilé au Messie de leurs Écritures, personnage unique s'il en fut dans l'histoire universelle selon leurs conceptions. Les pagano-chrétiens en ont fait le Fils unique de Dieu, Dieu lui-même, deuxième personne de la Trinité. Les gnostiques le considèrent comme un 'Esprit' exceptionnel lui aussi, même pas absolument humain comme nous. Pour aucune de ces trois grandes tendances, que nous sachions, qu'ont prises les premières traditions se réclamant de Jésus, ce dernier n'aurait pu prononcer une telle hérésie : le disciple de Jésus, s'ils se forme adéquatement, peut devenir comme lui !
Il est normal que les premiers chrétiens aient fait de Jésus cet être absolument à part de tous les autres, de nous tous. Ils ont été confrontés au phénomène de la résurrection, plus particulièrement de la disparition inexplicable de son corps, suivi de sa présence sous une forme nouvelle, à la fois lui et autre. Cet événement qui était pour eux proprement 'inouï', c'est-à-dire dont ils n'avaient jamais entendu parler, les a logiquement amenés à construire cette statue d'un être qui était unique dans l'histoire et qui le resterait. Pourtant, ils avaient aussi vécu avec lui, et ils savaient que, lui, ne s'était jamais vanté de telles choses, n'avait jamais revendiqué autre chose que d'être un homme, fils d'homme. Lorsque les évangiles mettent dans sa bouche des propos qui contrediraient cette attitude que, lui, revendiquait, ce sont toujours les communautés chrétiennes qui le lui font dire ainsi. C'est la relecture, à la lumière de la résurrection, qui se projette sur le témoignage initial.
Mais heureusement pour nous, tout l'honneur des évangiles réside dans ces traces, telle celle d'aujourd'hui, qui nous permettent de rétablir ce qu'a pu être la réalité vécue par Jésus. En cela, les évangiles se distinguent de tous les autres écrits des premiers temps du christianisme (qu'ils leur soient antérieurs ou pas est sans importance), qui tous témoignent de l'élaboration théologique faite au sujet de Jésus, et non de Jésus lui-même. Et ce qui permet aux évangiles de contenir encore des traces de la personne concrète dont ils parlent, contrairement aux Lettres, Apocalypses, et même aux Actes des Apôtres, et ce malgré les filtres de relecture ultérieure dont ils ont fait l'objet pour leur fixation par écrit, c'est qu'ils se basent sur des traditions d'abord orales, qui n'avaient pas pour objectif premier de donner des explications mais seulement de conserver comme un trésor des paroles entendues et des faits vécus. Nul doute que là aussi la transmission, même au stade oral, a pu enjoliver, déformer, ajouter, soustraire. Le résultat n'en reste pas moins là : on peut accéder, par les évangiles et par eux seuls, à la réalité historique la plus assurée. Peu de choses, certes, par rapport à ceux qui voudraient maintenir la fiction d'une vérité littérale des évangiles dans leur intégralité ! Mais l'essentiel : une personne, profondément humaine, et par là-même qui nous parle beaucoup plus que toutes les théologies qui ont été construites sur lui, et qui ne cesse de nous interroger encore deux mille ans après.

