Partage d'évangile quotidien
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Et vous, qui dites-vous ?

Ven. 27 Septembre 2013

Luc 9, 18-22 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Or, quand il était en prière dans un lieu solitaire ses disciples étaient près de lui. Il les interroge en disant : « Les foules, qui disent-elles que je suis ?   Ils répondent et disent : « Jean le baptiseur. D'autres :Élie. D'autres : un prophète, des ancêtres, s'est levé. » 

Il leur dit : « Et vous ? Qui dites-vous que je suis ? » Pierre répond et dit : « Le Messie de Dieu ! » Il les rabroue et leur enjoint de ne dire cela à personne.  Il dit : « Le fils de l'homme doit beaucoup souffrir, et être rejeté par les anciens, grands prêtres et scribes, et être tué, et, le troisième jour, se réveiller. » 

 

 

Le messie, par He-Qi

 

 

voir aussi : Messie ? mais non !, Messie autrement, Esotérisme

La liturgie nous a fait sauter la multiplication des pains. C'est bien sûr un peu dommage. C'est une conséquence du choix de suivre ici le découpage liturgique, que nous ne puissions pas en conséquence faire une lecture absolument suivie de chaque évangéliste. D'un autre côté, en procédant ainsi, nous nous unissons à la communauté, invisible, de tous ceux qui méditent chaque jour ces textes du lectionnaire catholique. Et puis ce pourrait être pire encore, puisque nous suivons quand même le seul calendrier temporal, ce qui nous évite les ruptures supplémentaires dans le suivi des textes qu'imposerait le calendrier sanctoral. C'est donc une solution intermédiaire que nous avons adoptée, qui sans doute en conséquence mécontente à la fois ceux qui voudraient une lecture absolument suivie, évangile par évangile, chapitre par chapitre, et ceux qui voudraient un suivi strict des textes de la liturgie, en respectant les règles de plus ou moins grande solennité des fêtes des saints. Pour ma part, c'est pour l'instant ce que je considère comme la moins mauvaise solution.

Et pour cette fois, cette omission de la multiplication des pains fait ressortir le parallèle entre le texte qui la précède, que nous avions hier, et ce texte d'aujourd'hui qui la suit. Nous voyons que ces deux textes sont très similaires : dans les deux cas on nous rapporte ce que les foules pensent de Jésus. Ce sont d'ailleurs les mêmes hypothèses qui sont rapportées dans les deux passages : Jésus serait Jean-Baptiste revenu de la mort, ou Élie revenu sur terre (et pas de la mort, lui, puisqu'il était en principe monté directement au ciel, sans passer par la case 'décès'), ou un autre des prophètes. On trouve ces trois mêmes réponses dans les passages parallèles de Marc et Matthieu. Ce sont des réponses qui tournent en fait autour du pot, c'est-à-dire qu'elles sont là pour ne pas avoir à dire que Jésus serait le Messie, mais qu'on le pense fortement. Élie, de par son statut d'homme qui n'a pas connu la mort, est très lié aux espérances messianiques : certains pensent que c'est lui, le Messie qui doit venir, d'autres que même si ce n'est pas lui il viendra quand même juste avant, pour préparer la voie. Jean-Baptiste lui-même a été identifié par certains comme étant le Messie, ou déjà lui aussi Élie revenu sur terre, et donc, dire que Jésus est l'un ou l'autre de ces personnages est une façon de dire, sans le dire, qu'il est le Messie, ou très proche. En fait, c'est bien ça que pensent les foules, qu'il est le Messie, mais sans oser le dire trop clairement, par prudence, parce que c'est à lui, le Messie, de le dire lui-même, pour qu'ils puissent en être vraiment sûrs. Or Jésus s'est, jusque là au moins, toujours refusé à le reconnaître.

Et donc, hier comme aujourd'hui, après l'opinion des foules, nous avons ensuite l'opinion d'une personne, précise, hier Hérode, aujourd'hui Pierre. La construction de ces deux passages, prenant en sandwich (c'est le cas de le dire) la multiplication des pains, n'est sûrement pas fortuite de la part de Luc. Il a voulu nous montrer le contraste entre, d'un côté le 'roi', celui qui devrait savoir, s'il prétend diriger son peuple, et qui ne sait pas, qui ne veut pas se prononcer, et de l'autre côté notre Pierre, ce simple pêcheur de Galilée, qui n'a aucune autorité pour se prononcer en la matière, mais qui le fait, qui ose dire tout haut ce que tous pensent plus ou moins bas. Il est vrai qu'entre les deux il y a eu cette fameuse multiplication des pains, cet événement qui, entre autres, donne une forte dimension politique à la stature de Jésus : donner du pain à leur peuple, c'est normalement aussi un des rôles des gouvernants. Par ce geste, toujours sans le dire explicitement, Jésus semblait pourtant revendiquer cette dimension politique du Messie. À la suite de cet événement, l'évangile de Jean le dit d'ailleurs noir sur blanc : les foules voulaient le faire roi. Voilà donc ce qui motive Pierre, lui aussi. Et pourtant, Luc comme Marc nous le disent aussitôt : Jésus n'est pas content, il refuse ce titre et leur interdit de redire ça. Et visiblement la suite ne le voit pas changer d'avis sur la question, au contraire. On cherchera en vain un passage où Jésus endosserait sans ambiguïté le rôle. Matthieu seul a osé le faire croire, puisqu'avant de rapporter lui aussi l'interdiction de le dire, il prétend que Jésus aurait d'abord commencé par féliciter Pierre de son audace.

Chez les trois synoptiques, d'ailleurs, l'enchaînement immédiat sur la première annonce de la Passion vient expliquer, s'il en était besoin, pourquoi Jésus ne peut pas être le Messie, en tout cas pas le Messie tel qu'attendu par les foules. Bien sûr la réflexion chrétienne par la suite va faire évoluer cette notion de Messie, la dépouillant de sa dimension trop terre-à-terre, séparant progressivement le Royaume de son identification géographique aux frontières d'Israël. Mais tout ceci, c'est après, après la mort de Jésus, après sa résurrection et la venue de l'Esprit. De son vivant, il est certain qu'un Pierre, en proclamant que Jésus était le Messie, affirmait quelque chose que Jésus, à ce moment-là au moins, a compris être inacceptable. Lui était toujours resté prudent sur le titre, et s'il n'en était pas encore persuadé jusque là, il est certain aussi que cet épisode a définitivement résolu la question pour lui : il n'était pas le Messie, ce mot était beaucoup trop piégé pour qu'il puisse continuer à laisser planer le doute sur la question, et c'est ça qu'il leur a dit alors, qu'il ne voulait pas qu'ils disent ça.