Partage d'évangile quotidien
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Un roi incertain

Jeu. 26 Septembre 2013

Luc 9, 7-9 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Hérode, le tétrarque, entend tout ce qui arrive. Il est perplexe devant ce qui se dit. Pour certains : « Jean a été réveillé d'entre les morts. »  Pour certains : « Élie a paru. » Pour d'autres : « Quelque prophète d'entre les ancêtres s'est levé. »  Hérode dit : « Jean, moi, je l'ai décapité ! Qui est celui-ci, dont j'entends de telles choses ? » Et il cherchait à le voir. 

 

 

Pilate s'en lave les mains, par He-Qi

 

 

voir aussi : L'œil du prince, Hérode en sa coquille, Bruits qui courent

On ne s'intéresse généralement pas beaucoup au rôle d'Hérode par rapport à Jésus. On pense plus volontiers au sanhédrin qui l'a condamné, et qui auparavant lui faisait craindre de se rendre à Jérusalem. Il est vrai que les évangiles ne nous en parlent pas beaucoup, et qu'il faut examiner attentivement les quelques passages qui le mentionnent pour tenter de s'en faire une opinion. Profitons donc de l'occasion qui nous en est donnée aujourd'hui. Précisons auparavant qu'il ne faut pas confondre cet Hérode-ci, Hérode Antipas, avec celui dont Matthieu parle dans son évangile de l'enfance, Hérode le Grand, et qui, selon lui, voulut faire périr le bébé Jésus. Hérode le Grand est mort en 4 avant JC, ce qui permet qu'il ait pu éventuellement mener les actions que raconte Matthieu. Hérode Antipas est un des fils d'Hérode le Grand, qui hérita à son décès de 'régner' sur une partie de son royaume, plus précisément : la Galilée et la Pérée. Tout ceci, bien sûr, avec l'aval des romains qui restent les maîtres en dernier ressort...

En fait, ça tombe bien que nous soyons dans Luc, car si on regarde Marc et Matthieu, on s'aperçoit qu'il ne parlent guère d'Hérode que dans leur passage parallèle à celui-ci. Et encore, c'est juste pour nous dire qu'il croit que Jésus est Jean-Baptiste réincarné, sans rien en conclure, si Hérode lui est plutôt hostile ou pas. En fait, tout ceci ressemble plutôt à un procédé pour pouvoir introduire le récit de la mort de Jean, que tout le monde connaît bien, avec Hérodiade dans le rôle de la méchante, Salomé dans celui de l'ingénue par laquelle le drame se noue, et Hérode dans celui du dindon de la farce (alors que ce serait plutôt Jean). Cela nous montre donc surtout que les judéo-chrétiens se sentaient redevables à Jean de ce qu'ils étaient, puisqu'ils ont tenu à faire figurer le récit de son martyre dans leur histoire de Jésus. Incidemment, si on se fie à ce que raconte Flavius Josèphe, qui dit que Hérode était hanté de remords d'avoir fait exécuter Jean, au point d'attribuer une importante déroute militaire qu'il subira quelques années plus tard à une punition divine pour son forfait, sur ces bases on peut imaginer que Hérode avait peur de Jésus tout en étant incapable de tenter quoi que ce soit contre lui. C'est peut-être ce que pensaient Marc et Matthieu, et la raison pour laquelle ils ne nous disent rien de plus à son sujet. Hérode n'aurait représenté aucune menace pour Jésus, malgré l'agitation sociale que ce dernier suscitait sur son territoire, le mettant en porte-à-faux vis-à-vis des romains...

Luc, par contre, nous en dit beaucoup plus. Pour commencer, donc, il a lui aussi ce passage sur ce que pense Hérode de Jésus. Mais on voit clairement, déjà, qu'il n'a que faire de la décollation de Jean. Tout juste s'il mentionne quand même son emprisonnement, mais sans plus, et il le fait rapidement, au tout début de son évangile, quand il présente Jean, avant même le baptême de Jésus (Luc 3, 19-20). Ce gros morceau ainsi expédié en deux lignes bien auparavant, il peut se concentrer sur cette seule question de l'opinion d'Hérode. Il commence par reprendre presque mot pour mot le texte de Marc (6, 16). Luc : "Hérode dit «Jean, je l'ai décapité.»" Marc : "Hérode dit «Ce Jean que j'ai décapité.» En grec, c'est encore plus proche, et il est certain que celui qui connaissait le texte de Marc ne devait pas s'attendre à ce qui suit. En effet, chez Marc la conclusion est que Jésus est Jean : "Ce Jean que j'ai décapité, c'est lui qui est revenu !", tandis que Luc en arrive à la conclusion inverse : "Jean, je l'ai décapité, alors qui est celui-ci ?" Luc prend donc le contre-pied de Marc et Matthieu. Il ne veut pas d'un Hérode qui aurait peur de Jésus, aussi peut-il logiquement conclure pour l'instant en disant qu'il voulait même le rencontrer ! Il n'ose pas encore nous dire explicitement que ses intentions sont hostiles, mais vu le contexte d'un Jésus fauteur de troubles et d'un Hérode à la réputation pas vraiment irénique...

Et un peu plus loin, effectivement, Luc va dire clairement que Hérode cherche à nuire à Jésus : "À ce moment, certains pharisiens s'approchent et lui disent : « Va, pars d'ici : Hérode veut te tuer. » (Luc, 13, 31) Ce verset est très intéressant, car il témoigne de ce que, contrairement à l'impression que nous donnent dans leur ensemble les évangiles, les pharisiens n'étaient pas d'un bloc contre Jésus. En lisant ce verset, nous pouvons avoir tendance à chercher le piège : ils lui disent ça pour qu'il leur débarrasse le plancher, ou mieux, pour le faire partir en Judée où ils savent bien que le sanhédrin cherche à l'arrêter. Mais nous n'avons aucune raison d'interpréter ce passage ainsi. D'abord parce qu'il ne se situe pas dans un contexte de polémique entre les pharisiens et Jésus. Et puis aussi, peut-être surtout, à cause du pronom 'certains' qui introduit ces pharisiens. Dans tout son évangile, Luc dit toujours 'les' pharisiens (pour généraliser), ou 'des' pharisiens (quand c'est un groupe qui intervient). Il n'y a que ici que nous avons 'certains' pharisiens, et une autre fois, à nouveau dans un contexte non polémique, où ils interviennent pour essayer de le protéger : c'est lors de l'entrée à Jérusalem, quand la foule se déchaîne, là encore 'certains' pharisiens lui conseillent de calmer ses partisans, parce qu'ils savent bien que la conséquence fortement probable risque d'être une intervention manu militari des romains. À cause de ces 'certains' pharisiens à contre-emploi de l'image qui en est donnée généralement, ces deux versets ont une très haute probabilité historique, et par voie de conséquence, aussi le fait que Hérode en voulait à la vie de Jésus. Ceci dit, il est peu probable que cette menace ait eu le même degré que celle du sanhédrin. On le voit dans ce verset du chapitre 13, en Galilée, Jésus pouvait compter sur la solidarité de la population, jusque y compris d'au moins une partie des pharisiens, pour le prévenir si jamais le danger se précisait. Et son mode de vie itinérant, contrairement au Baptiste qui restait longtemps au même endroit, ne rendait pas la tâche facile aux éventuels espions ou soudards à sa recherche.

Et puis Luc, enfin, est encore le seul à nous décrire, dans le cadre de la Passion, une comparution de Jésus devant ce même Hérode ! Mais là, nous serons plus réservés. Le contexte est celui d'un Pilate qui chercherait à tout prix à ne pas condamner Jésus. Il apprend donc que Jésus est galiléen, et comme Hérode se trouverait, paraît-il, justement de passage à Jérusalem, il saute sur l'occasion pour lui refiler le bébé, sous le prétexte qu'il est de sa juridiction. Puis notre Hérode, qui jusque là cherchait à tuer Jésus, se comporte comme un enfant gâté : il veut voir un miracle, et comme il n'en obtient pas, il l'humilie et le renvoie à Pilate, lequel essaye de faire avaler au sanhédrin que, puisque Hérode a relâché Jésus, la question est donc jugée, Jésus est libre... On voit donc que, en fait, Hérode n'intéresse ici Luc que pour disculper encore plus Pilate de l'issue tragique qui se dessine. Le fait que Hérode ait pu jouer un rôle dans le procès de Jésus est tout-à-fait plausible : lors de la destitution de son frère Archelaos en 6 apres JC, la Judée passa sous juridiction romaine directe, mais Hérode hérita à ce moment d'un rôle d'intermédiaire entre le préfet romain et les autorités religieuses. Ceci ne veut pas dire que Pilate et le sanhédrin ne communiquaient pas directement d'une manière habituelle, mais Hérode devait, au moins théoriquement, être consulté par l'un et les autres pour les questions importantes. On peut donc supposer qu'il était au moins au courant des intentions du sanhédrin par rapport à Jésus, et qu'il ait pu pour cette raison vouloir être sur place n'aurait rien d'extravagant. Mais on imagine mal qu'il se serait alors désintéressé de toute la dimension politique de l'affaire juste par déception de ne pas avoir pu voir son petit miracle à lui...