Surprise !
« Comprenez-le : Si le maître de maison avait su à quelle heure vient le voleur, il aurait veillé et n'aurait pas laissé perforer son logis. Vous aussi, soyez prêts : c'est à l'heure que vous ne croyez pas que le fils de l'homme vient ! »
Pierre dit : « Seigneur, c'est pour nous que tu dis cette parabole, ou aussi pour tous ? »
Le Seigneur dit : « Qui donc est-il, le fidèle gérant, avisé, que le seigneur établira sur sa domesticité, pour donner en son temps la mesure de blé ? Heureux ce serviteur-là, qu'en venant son seigneur trouvera à faire ainsi ! Pour de vrai, je vous dis : sur tous ses biens il l'établira.
« Mais si ce serviteur dit en son cœur : "Mon seigneur tarde à venir..." et il commence à frapper les garçons et les servantes, à manger, et à boire et s'enivrer… Il viendra, le seigneur de ce serviteur-là, au jour qu'il n'attend pas, à l'heure qu'il ne connaît pas. Il le retranchera et mettra à part avec les serviteurs infidèles.
« Ce serviteur, qui connaît la volonté de son seigneur et qui n'a rien préparé, ni fait selon sa volonté, sera beaucoup battu. Mais celui qui, sans connaître, fais ce qui est digne de coups sera peu battu. Pour tout homme à qui est donné beaucoup, beaucoup sera exigé de lui ; à qui est confié beaucoup, davantage on demandera de lui ! »
voir aussi : Le prix de la connaissance, Abolition des privilèges, Responsabilités partagées, Nous aussi ?
La première péricope du texte d'aujourd'hui prolonge simplement le thème que nous avions hier : il faut savoir persévérer jusqu'au retour de Jésus. Mais il faut se rappeler de ce que promettait ce texte d'hier si on veut bien comprendre la question de Pierre : "Est-ce pour nous que tu dis cette parabole, ou aussi pour tous ?", où 'nous' désigne les proches de Jésus, les douze, et 'tous' l'ensemble de tous les disciples. Si Pierre ne pose cette question qu'au sujet de la nécessité d'être prêts à tout moment, cela voudrait dire que seuls quelques uns, la hiérarchie ecclésiale, y seraient tenus, tandis que le gros de la troupe pourrait se permettre de leur déléguer cette responsabilité. Matthieu, dans sa parabole des dix vierges, accrédite ce modèle, puisque les dix jeunes filles s'étaient endormies, et que c'est "une voix" qui les a réveillées pour les avertir de l'arrivée de l'époux.
À première vue, comme ça, ça peut sembler assez cool et pas idiot, comme idée. Et puis une lecture rapide de la réponse de Jésus peut sembler conforter cette thèse, puisqu'il y parle effectivement de serviteurs qui ont des responsabilités par rapport aux autres. Alors pourquoi donc est-ce que tout le monde devrait s'embêter à veiller, s'il suffit que quelques uns le fassent et préviennent les autres ? Évidemment, ceux qui auront la responsabilité de veiller vont se retrouver en position de pouvoir, mais puisqu'on sait bien que, dans l'Église, le pouvoir est toujours compris comme un service... Mais ce schéma n'est pas vraiment cohérent avec ce qui constitue le cœur de l'enseignement de Jésus, la découverte par chacun du Père, du dieu qui communique directement avec chacun. Il n'y a pas de place pour des délégations de pouvoir, dans ce nouveau paradigme. Et si on examine maintenant de plus près la réponse de Jésus, on s'aperçoit que la responsabilité que certains reçoivent n'est certainement pas celle de veiller à leur place, mais de leur "donner à manger". Jésus attend en fait de ceux qui sont éventuellement plus 'avancés' (ceux qui ont reçu l'Esprit ?) de communiquer aux autres ce qu'ils vivent, pour les faire avancer eux aussi, mais pas d'avancer à leur place : cela, personne ne peut le faire.
Si la question de Pierre portait sur ce point, la nécessité de veiller vaut-elle pour tous ou seulement pour une 'élite', nous voyons donc qu'elle n'avait pas vraiment de sens. Mais il est plus vraisemblable que Pierre pensait surtout ici à cette affirmation inouïe faite par Jésus, que lors de son retour c'est lui, le seigneur, qui "se ceindra et servira" les disciples qui auront su persévérer. Autrement dit, Pierre voudrait être rassuré : est-ce eux seulement, les douze, que Jésus traitera comme des 'maîtres', ou même n'importe quel disciple de seconde zone ? car Pierre a tout de suite interprété cette promesse comme un signe de promotion, et il s'inquiète de savoir si les rapports de hiérarchie, dans lesquels les douze se pensent au sommet et veulent y rester, ne vont pas se trouver quelque peu chamboulés si jamais Jésus se met à traiter tout le monde de la même façon dans le futur Royaume... Il n'y a pas de miracle : les douze n'ont pas perdu le nord.
Dans ce contexte, à cette question, Jésus refuse, bien sûr, volontairement, de répondre. Ce qu'il a dit, il l'a dit, le seigneur servira ceux qui auront persévéré, il n'a pas dit qu'il servirait uniquement ceux qui ont persévéré à la tête du futur gouvernement... Et en attendant, ceux-là, c'est-à-dire ceux qui se voient dans un tel rôle, feraient bien de se soucier plus du bien qu'ils peuvent faire aux autres que du bien qu'ils croient pouvoir se faire à eux-mêmes au détriment de ces mêmes autres. Nous n'insisterons pas, du vivant de Jésus ses disciples n'ont jamais réussi à opérer le renversement de perspectives auquel ils étaient appelés, et s'ils ont, eux, sans doute su le faire après sa mort, les vieilles ornières se sont quand même vite reformées en l'espace de quelques générations. On saura donc particulièrement gré à Luc de nous avoir pourtant conservé, lui seul, ces deux paroles, celle de Jésus hier, et celle de Pierre aujourd'hui, alors qu'il fait justement partie de ces générations ultérieures. Toute l'histoire du christianisme est ainsi faite, parcourue de tendances lourdes qui embourbent l'impulsion fondamentale initiale, et d'inspirations de la grâce qui percent et brillent toujours, encore après deux mille ans. Et c'est le chemin que nous avons à faire, chacun, pour nous et pour les autres : dégager la perle de sa gangue.

