Nuit de folie
« Que vos reins soient ceints et que vos lampes brûlent ! Et vous, semblables à des hommes qui attendent leur seigneur à son retour des noces, pour, quand il viendra et toquera, aussitôt lui ouvrir !
« Heureux ces serviteurs-là que le seigneur en venant trouvera à veiller ! Amen je vous dis : il se ceindra, les installera et passera les servir. S'il vient à la deuxième, si à la troisième veille, et qu'il les trouve ainsi, heureux ceux-là ! »
voir aussi : Nuit de noces, Le monde à l'envers, Maîtres et valets, La tenue de serviteur
Résumons les derniers épisodes : vendredi et samedi, nous avions un discours pour les temps de crise, les temps du martyre : la communauté chrétienne s'encourageait à ne pas avoir peur de témoigner de sa foi, même si la mort devait en être le prix, car mieux vaut la mort du corps que la mort de l'âme que serait le parjure. Puis hier, nous sommes passés à des considérations sur les richesses matérielles. Ce sujet a d'ailleurs été encore développé dans les versets 22 à 34, que la liturgie nous fait sauter, et nous nous retrouvons maintenant à nouveau dans un discours de la communauté chrétienne, qui s'encourage cette fois-ci à savoir persévérer jusqu'au retour de Jésus. Nous pouvons alors supposer que le passage sur les richesses a de fortes chances d'être aussi un discours de la communauté. Discours de la communauté ne signifie pas qu'elle l'a forcément entièrement inventé ! Particulièrement concernant les richesses matérielles, nous sommes suffisamment assurés par ailleurs des positions de Jésus sur la question. Mais l'agencement des matériaux, dans ce chapitre 12 de Luc, nous fait penser qu'il a voulu rassembler un certains nombres de préceptes à l'adresse de ses communautés : ne pas avoir honte de sa foi, se contenter de la satisfaction des besoins vitaux, et persévérer.
Voyons donc cette attente du retour du 'seigneur'. Ça commence comme un parallèle de la parabole des dix vierges de Matthieu (25, 1-13) : il s'agit dans les deux textes d'une attente, de nuit, à l'occasion d'une noce, avec des lampes à garder allumées. On est bien dans la même ambiance. Il y a même une porte dans les deux histoires, mais là on commence à diverger. Ici, chez Luc, c'est le seigneur qui frappe à cette porte, et les serviteurs qui lui ouvrent, alors que chez Matthieu, ce sont les cinq vierges 'folles' parties acheter de l'huile qui trouvent la porte fermée et s'acharnent en vain à y toquer. S'annonce déjà le changement de registre, Luc ne prétend pas que personne ne restera à la porte : s'il incite à veiller, c'est évidemment parce que certains se découragent, mais il n'éprouve pas le besoin de le dire explicitement, et surtout pas de juger de ce que pourra être leur sort. Là où Matthieu aime bien toujours manier à la fois la carotte et le bâton, Luc préfère positiver.
Pour bien apprécier ce qu'il dit maintenant, ce qui se passera pour ceux qui seront trouvés à veiller, il faut comparer ce texte avec cette autre parabole, propre à Luc (17, 7-10) elle aussi, dite du "serviteur inutile" : ce serviteur-là aussi a accompli tout ce qu'on attendait de lui, tout au long de la journée, mais, le soir venu, c'est encore à lui de "se ceindre et servir le repas" de son maître. Et, nous dit cette parabole, c'est dans l'ordre des choses, le serviteur n'a pas à passer devant son maître. Cette parabole nous parle de l'état d'esprit dans lequel nous devons rester tant que nous sommes sur terre, serviteurs de Dieu, qui n'ont fait que leur devoir. Quel contraste avec le texte d'aujourd'hui ! c'est exactement l'inverse : une fois Jésus revenu, dans le Royaume de la fin des temps, c'est le 'seigneur' qui "se ceindra et servira" les serviteurs ! Luc est le seul a avoir une telle image. Bien sûr elle nous fait aussi penser au lavement des pieds chez Jean (13, 1-11) où Jésus lui aussi "se ceint" pour servir les disciples, mais en précisant cependant que "c'est un exemple qu'il leur a donné pour qu'ils fassent de même" : "un exemple", donné une seule fois, "pour qu'ils fassent de même", c'est pour eux, pour toute leur vie.
Luc va loin, donc, très loin, avec cette promesse. Aurait-t-il exagéré, se serait-il laissé emporter par la passion, son expression aurait-t-elle dépassé sa pensée ? en fait non, la question ne peut pas se poser dans ce sens. Quand on est en présence de ce genre d'affirmation, à priori impensable dans la mentalité du contexte et de l'époque, qui bouscule toutes les représentations acceptées, imaginables, c'est plutôt le contraire qui s'impose : il y a de très fortes probabilités qu'il s'agisse là d'une parole authentique de Jésus. D'une manière générale, face à des idées qui leur semblaient inouïes, les disciples, et les premiers chrétiens à leur suite, ont eu tendance à faire passer ces idées par les filtres de ce qu'ils pouvaient accepter. Le seigneur qui se met au service de ses serviteurs est une de ces idées pour le moins difficiles à intégrer ! Et ce n'est pas parce qu'à nous aussi, deux mille ans plus tard, malgré les progrès réels accomplis grâce au christianisme pour passer du dieu lointain et extérieur au dieu proche et intime, elle nous semble encore trop extravagante, que nous pouvons nous en débarrasser sans scrupule.


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