Alliance des exclus
Un des commensaux entend cela. Il lui dit : « Heureux qui mangera du pain dans le royaume de Dieu ! »
Il lui dit : « Un homme faisait un grand dîner, et il avait invité beaucoup de monde. Il envoie son serviteur à l'heure du dîner, dire aux invités : "Venez ! Maintenant c'est prêt !" Ils commencent, tous à la fois, à s'excuser. Le premier dit : "J'ai acheté un champ : je suis obligé de sortir le voir. Je te prie, tiens-moi pour excusé." Un autre dit : "J'ai acheté des paires de bœufs, cinq ! Je vais les essayer. Je te prie, tiens-moi pour excusé." Un autre dit : "J'ai pris femme, aussi je ne peux venir."
« Le serviteur arrive et annonce tout cela à son seigneur. Alors, en colère, le maître de maison dit à son serviteur : "Sors vite dans les places et rues de la ville : et les pauvres, estropiés, aveugles, boiteux, fais-les entrer ici !" Le serviteur lui dit : " Seigneur, c'est fait, ce que tu as commandé, et il y a encore de la place !" Le seigneur dit au serviteur : "Sors vers les chemins et les clôtures : oblige à entrer, pour que soit rempli mon logis ! Car je vous dis : pas un de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner !" »
voir aussi : Qui va à la chasse..., Feu de tout bois, Soupe populaire, Notre père Abraham
Nous arrivons à la finale de ce 'mini-enseignement' sur le repas de noces du Royaume commencé vendredi. Un des invités du repas chez le pharisien vient d'entendre ce que Jésus à dit au maître de maison et réagit : "heureux qui mangera dans le Royaume". Heureux donc celui qui aura su donner à manger aux "pauvres, estropiés, boiteux, aveugles", puisque c'est ainsi qu'il recevra en retour lorsqu'il sera ressuscité. Nous pouvons même ajouter, comme nous le disions hier, qu'il est en fait déjà heureux, que ce partage qu'il fait de son pain avec ceux qui n'en ont pas est déjà le repas du Royaume. Ce n'est quand même pas bien sorcier, au fond, il n'y a pas grand chose à faire : juste s'oublier un peu et penser aux autres...
Vient alors la fameuse parabole du repas dont les invités se désistent, et auquel ne participeront finalement que, quelle coïncidence, les "pauvres, estropiés, aveugles, boiteux". L'énumération est exactement la même que celle d'hier. Ce n'est pas très sorcier, et pourtant veut nous avertir la parabole, il se pourrait que peu en soient capables, parce que avoir des biens signifie presque inévitablement qu'on les fait passer avant l'essentiel. Eh oui ! quand on a champs, bœufs, et ... femme, il faut bien s'occuper d'eux, du moins tant qu'on est dans l'optique du propriétaire et non du gérant, car c'est de là précisément que vient le problème. Le propriétaire considère ses biens comme une extension de lui-même, s'il ne se soucie pas d'eux, ce serait comme de se négliger lui-même, sa vie est devenue dépendante de ses propriétés. Le gérant a une responsabilité, qu'il assumera s'il est honnête, mais pas pour lui. Il sait que les biens sont destinés en réalité à la communauté dont il est partie prenante, que c'est leur seule finalité : il ne peut pas y avoir pour lui de conflit entre sa participation à la fête de cette communauté et la gestion de ces biens.
On interprète parfois les premiers invités de cette parabole comme une allégorie du peuple de la première alliance : ce sont eux qui auraient dû être les bénéficiaires du festin du Royaume, mais ils ne s'en sont pas trouvés dignes, leurs préoccupations étaient devenues matérialistes. Cette interprétation est possible avec la version de Matthieu (22, 1-13), située dans le contexte des controverses finales à Jérusalem, et dans les démêlées entre les chrétiens et la synagogue. La version de Luc, ici, ne permet pas cette exégèse. D'abord parce que Luc ne nous la situe pas aussi tard dans la vie de Jésus. Ensuite parce que la version de Luc oppose nettement plus possédants et pauvres que chez Matthieu. Enfin, et surtout, parce que Luc a aussi introduit cette problématique du peuple élu et des nations, même si c'est sous une forme un peu subtile qui n'apparaît pas nécessairement à la première lecture : ce sont les deux tournées qu'effectuent les serviteurs après la désaffection des premiers invités.
Il faut regarder attentivement les termes pour comprendre cette intention de Luc. Les serviteurs sont donc envoyés d'abord "dans les places et rues de la ville". Il faut entendre ici par 'ville' le peuple élu, la maison d'Israël qui est la demeure de Dieu, et dans cette 'maison', ce ne sont donc pas les autorités, les savants et les riches, ceux qui étaient censés être les plus bénis de Dieu qui prendront part au festin, mais les "pauvres, estropiés, ..." Et puis les serviteurs sont ensuite envoyés "vers les chemins et les clôtures", donc en-dehors de la ville, dans la campagne, autrement dit vers les 'nations', les païens, pour que "pas un de ceux qui avaient été invités" initialement et qui auraient fini par se raviser ne puissent "goûter au dîner". Discrètement, Luc a ici plaidé sa cause de l'extension du champ de l'évangélisation aux païens comme conséquence de la désaffection d'une partie du peuple élu. En ceci, il reste fidèle au procédé constant de Paul, qui, arrivant dans une ville où il voulait proclamer son message, s'adressait toujours en premier aux juifs, et seulement ensuite, à cause de leur refus de l'écouter, aux non-juifs (au moins selon ses dires).

