Charité bien ordonnée
Il dit aussi à celui qui l'avait invité : « Quand tu fais un déjeuner ou un dîner, ne convie ni tes amis, ni tes frères, ni tes proches, ni des voisins riches, de peur qu'eux aussi t'invitent en retour, et cela serait un rendu pour toi. Mais quand tu fais un festin, invite pauvres, estropiés, boiteux, aveugles. Heureux seras-tu qu'ils n'aient pas de quoi te rendre en retour ! Car cela te sera rendu à la résurrection des justes. »
voir aussi : Fonds commun de placement, Investissement à long terme, Renvois d'ascenseur, Le bon pharisien
Il y a dans ce raisonnement une logique sous-entendue, qui considère qu'un "bien fait n'est jamais perdu". Alors, effectivement, si on ne peut pas nous rendre en retour les repas que nous avons offerts (et on peut généraliser à toutes les générosités dont nous puissions faire preuve), ils nous seront forcément rendus dans le Royaume. Il y a donc une idée de mérites que nous pouvons thésauriser, ce sont des sortes de placements, mieux : d'assurance retraite. Voilà, nous épargnons dans cette vie ce qui sera nos revenus dans la suivante. Interprété ainsi, c'est une conception que je trouve un peu mesquine, comme celle de samedi qui nous incitait à nous installer volontairement à la dernière place, pour bénéficier ensuite de l'honneur d'être publiquement élevé à une meilleure place. Dans cet ordre d'idées, je préfère nettement la parabole du gérant indélicat, qui apprend à ne plus utiliser pour lui seul les bénéfices qu'il extorque à son maître. Lui, au moins, annonce clairement la couleur : les biens qu'il dispense ne sont pas de lui.
Il faut se poser cette question : qu'est-ce qui est donné, qu'est-ce qui est reçu, qu'est-ce qui hérite de la vie éternelle ? N'est-il pas évident que ce n'est pas la nourriture qui sera rendue à celui qui l'a donnée ? qu'aurait-il besoin de manger dans la résurrection ? les denrées sont périssables et ne ressuscitent pas, sans compter, donc, que rien de ce qui est sur terre ne nous appartient... Mais ce qui demeure, ce qui ne mourra pas et qui nous fait déjà entrer dans le Royaume, c'est le bonheur, donné et reçu, du partage, c'est le plaisir du moment vécu ensemble, comme hors du temps, de l'abolition des frontières. Ce qui suppose, bien sûr, que celui qui 'donne' ne le fait pas par condescendance, par "grandeur d'âme", mais au contraire presque par repentance, parce qu'il sait qu'il ne fait là que rendre à leur destination première ce qui ne lui a été que prêté, accomplissant ainsi ce qui n'est que justice. C'est en rétablissant ainsi l'ordre des choses qu'il entre dans la résurrection. Ce n'est pas à proprement parler que cela lui sera rendu quand il ressuscitera, c'est bien plus significativement que cela le ressuscite dès aujourd'hui.
On ne peut ici que penser à deux épisodes, très semblables : le repas donné par Lévi, ou Matthieu, après son appel par Jésus à le suivre (Marc 2, 13s, Matthieu 9, 9s, Luc 5, 27s), et la réception faite par Zachée à Jésus sur sa demande (Luc 19, 1s). Bien sûr, Lévi comme Zachée étaient des 'publicains' (des percepteurs de l'impôt dû aux romains), haïs pour cette raison comme collaborateurs de l'occupant, et pour la même raison soupçonnés d'abuser de leur situation pour s'en mettre plein les poches au passage. Aussi considère-t-on dans leur cas qu'ils ne font effectivement que rendre ce qu'ils ont volé. Regardons pourtant ce que dit Zachée, d'une part que s'il a volé quelqu'un il le lui rend au quadruple, mais d'autre part qu'il donne aussi la moitié de ses biens aux pauvres : il ne se contente pas de restituer ce qu'il a pu voler, il donne aussi largement sur ce qu'il aurait pu considérer comme son "bien propre". Quant au repas donné par Lévi, à côté des percepteurs qu'on peut considérer comme ses amis, y viennent aussi de nombreux autres, des 'pêcheurs', ce qui n'est qu'un autre mot pour désigner les pauvres, les malades, les possédés, tous ces soit-disant "ignorants de la Loi" : tout le monde était invité, et si des scribes ou des pharisiens n'y ont pas pris part, c'est seulement parce qu'ils ne l'ont pas voulu.


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