Partage d'évangile quotidien
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Au jugement de Dieu

Jeu. 21 Novembre 2013

Luc 19, 41-44 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Quand il est proche, voyant la ville,  il pleure sur elle et dit : « Si tu avais connu en ce jour, toi aussi, l'approche de la paix... Mais maintenant c'est caché à tes yeux. Des jours viendront sur toi où tes ennemis érigeront des camps retranchés contre toi, ils t'encercleront, ils t'oppresseront de toutes parts. Ils te raseront jusqu'au sol, toi, et tes enfants en toi. Ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps de ta visitation ! » 

 

 

Le passage de la mer Rouge, par He-Qi

 

 

voir aussi : Requiem pour une ville, Ville bien-aimée, Le prince de la paix, Destruction du temple

La description trop précise des malheurs qui arriveront pour Jérusalem, dans laquelle on reconnaît trop facilement ce qui s'est effectivement passé vers 70, ne peut être attribuée à Jésus lui-même. Personnellement, je ne vois pas l'intérêt d'un Jésus 'prophétisant' des événements futurs précis : c'est une négation de la liberté de conscience que nous avons toujours tous de choisir un chemin ou un autre. D'autre part, de la part des premiers chrétiens qui ont mis ces paroles dans sa bouche, c'est une très vile opération de récupération politique d'un événement qui n'a pas eu de rapport direct avec la réception ou non du message de Jésus. Ce n'est pas parce que les juifs n'ont pas écouté Jésus que les romains sont venus mettre fin à l'agitation armée dans laquelle les zélotes avaient entraîné l'ensemble de la nation. Ce serait sous-entendre que les chrétiens ont été les champions de la résistance aux manœuvres zélotes, par rapport aux autres parties en présence, mais cette affirmation est loin d'être évidente. Et quand bien même ce serait le cas, est-il bien habile d'accabler son adversaire pour le convaincre de la justesse du message qu'on souhaite lui transmettre ?

Plus intéressante est la question des rapports de Jésus avec Jérusalem. Sur quoi pleure-t-il ici exactement ? sur l'ensemble de bâtiments, ses habitants ? On sait qu'il n'accordait pas beaucoup d'importance au système du culte du Temple, c'est le moins qu'on puisse dire. Tant parce qu'il avait été complètement détourné en source de profits pour les sadducéens, que parce que de toute façon Jésus prônait une attitude religieuse qui se tourne vers la recherche du Dieu présent en chacun, ce qui laisse de côté ce genre de manifestations extérieures que sont les sacrifices. De ce point de vue, d'ailleurs, il n'était jamais que dans la droite ligne du psaume 51 (18) : "Car tu ne désires pas que je t'offre un sacrifice. Je t'aurais offert des holocaustes, mais tu n'y prends pas plaisir." Ce n'est donc pas en tant que centre du culte que Jérusalem peut avoir de l'importance pour Jésus, et on doute aussi que ce soit en tant que capitale civile, sachant l'antagonisme qui existait entre galiléens et judéens.

Pourtant, il n'y a pas de doute que Jésus a eu la volonté de se rendre à Jérusalem. Rien ne l'y obligeait, il avait eu un très bon accueil dans sa province natale. Même s'il y a eu la déception quand il s'est rendu compte que cet accueil restait assez superficiel, que les gens ne retenaient que le merveilleux des signes et fantasmaient sur l'avènement d'un royaume terrestre avec rétablissement de la souveraineté d'Israël sur ses terres, malgré tout ceci, et justement à cause de ceci, il aurait très bien pu choisir de rester en Galilée pour améliorer sa pédagogie, "conscientiser ces masses" comme on dirait dans un jargon à la mode il y a quelques temps maintenant. Et il l'a fait, certainement, pourtant Jérusalem est restée comme un pôle dans sa pensée, et ce ne sont certainement pas non plus de possibles menaces du côté d'Hérode qui l'ont fait finalement quitter la Galilée.

Le seul motif qui ait donc pu l'amener à vouloir se rendre dans la Ville, c'est le sanhédrin, l'autorité religieuse suprême. Car si le judaïsme de l'époque n'était absolument pas hiérarchisé comme le judaïsme rabbinique qui lui a succédé et que nous connaissons, qu'il y régnait une très grande liberté d'interprétation de ce que c'était qu'être juif (qu'on pense ne serait-ce qu'aux esséniens, dont certains écrits sont d'une virulence effroyable contre les sadducéens, mais qui n'avaient pas été 'exclus' pour autant), il n'en reste pas moins que le sanhédrin de Jérusalem, le 'grand' sanhédrin', était reconnu par tous comme seul habilité à décréter qui blasphémait ou pas. Telle était sa prérogative essentielle, dont la sanction était automatiquement la condamnation à mort, qu'il avait d'ailleurs le droit de mettre à exécution sans passer par le pouvoir romain, contrairement à ce qu'on croit d'habitude.

C'est dans cet état d'esprit que Jésus va à Jérusalem. Un peu comme pour obtenir un "nihil obstat", c'est une sorte de reconnaissance officielle de son enseignement qu'il espère. Parce que les évangiles ont été rédigés bien après tous ces événements, ils nous donnent l'impression qu'en fait tout était joué d'avance, que Jésus le savait, même, et qu'il est donc monté "comme l'agneau à l'abattoir". Et c'est vrai que c'était sans doute joué à l'avance, puisque n'arrivant pas à trouver en lui quelque chose pour le condamner sur un motif religieux – et donc à pouvoir l'exécuter eux-mêmes – le sanhédrin va se lancer dans cette opération qui a consisté à présenter Jésus à Pilate comme un dangereux agitateur politique menaçant l'autorité de Rome. La mort de Jésus sur la croix, donc par le bras romain, signifie obligatoirement que le sanhédrin voulait se débarrasser de lui pour des raisons mêlées de politique et d'intérêts personnels. Mais Jésus, lui, en était-il forcément conscient, et surtout à quel point ?

C'est une question à laquelle il est en fait très difficile de répondre. Je crois personnellement qu'il faut écarter les deux extrêmes. Le Jésus qui savait pertinemment tout ce qui allait se passer, comme le Jésus complètement naïf ne se doutant absolument de rien (quoique cette dernière hypothèse ne me semblerait pas forcément incompatible avec son enseignement...). Mais entre les deux, tout est réellement envisageable, ce qui signifie que dans tous les cas il espérait, au moins un tout petit peu, que le conseil pouvait encore écouter sa conscience, se reprendre, se convertir. Ce qui signifie aussi par le fait même qu'il pensait que ça pouvait être une bonne chose, que l'aval d'une autorité pouvait aller dans le bon sens pour faire progresser le Royaume ? alors que, de l'autre côté, celui de sa mort par une condamnation, nous ne pouvons aucunement supposer qu'il ait pu l'envisager comme favorable à sa mission ! Il est possible qu'il y avait un côté complètement "ça passe ou ça casse", Jésus estimant qu'il ne pouvait pas se soustraire à ce passage par l'autorité suprême, et que s'il y échouait, s'il était convaincu de blasphème, eh bien ! voilà ! c'est tout, ce n'était plus son problème, après. Lui a fait ce qu'il pensait devoir faire, que le monde, et son Père, se débrouillent avec ça !