Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Première escarmouche

Ven. 22 Novembre 2013

Luc 19, 45-48 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il entre au temple. Il commence à jeter dehors les vendeurs.  Il leur dit : « Il est écrit : "Ma maison sera une maison de prière." Et vous, vous en avez fait une caverne de bandits ! » 

Il est à enseigner, chaque jour, dans le temple. Les grands prêtres et les scribes cherchent à le perdre, et aussi les premiers du peuple. Et ils ne trouvent que faire : car tout le peuple est suspendu à lui en l'entendant. 

 

 

Le sacrifice d'Abraham, par He-Qi

 

 

voir aussi : Une bataille, pas la guerre, Paroles en or, Occuper le terrain, Légitimité du peuple

Nous avons vu hier quelles peuvent être les motivations de Jésus à aller à Jérusalem, son état d'esprit à ce tournant de sa vie. Essentiellement, et pour résumer, il s'agit de tenter d'obtenir l'aval du sanhédrin pour son enseignement, une sorte de reconnaissance, non pas de ce que ses façons de voir les choses seraient les seules correctes, mais du moins de ce qu'elles ne sont pas 'hérétiques'. La démarche est risquée, puisque s'il est considéré comme blasphémateur, la conséquence en sera sa mort ! Nous avons vu aussi que Jésus n'est pas forcément dupe des motivations réelles qui vont guider les membres du sanhédrin, il comprend vraisemblablement que son éventuel échec ne portera pas seulement sur la teneur de son message mais sera grandement influencé par des questions de politique, voire d'intérêts strictement personnels et égoïstes. Mais il considère que c'est ce qu'il doit faire, c'est la voie que lui demande de prendre son Père, le reste, les conséquences et les suites pour lui comme pour les uns et les autres, ne le regardent pas.

On peut se demander alors si Jésus a vraiment entamé sa campagne de marketing par ce coup d'éclat consistant à "chasser les marchands du Temple" ? Cela a bien sûr le mérite de la clarté, mais, côté diplomatie, il aurait pu trouver mieux ! se dit-on. La version de Luc de cet épisode est la plus consensuelle. C'est que Luc écrit pour des communautés dont le rêve est de se fondre sans faire de vagues dans le monde romain, et qui ne peuvent donc se réclamer d'un homme qui provoques des esclandres en public. En lisant Luc sans connaître les trois autres évangiles, on ne comprend pas que cette action ait pu être un défi lancé aux sadducéens, on peut à la rigueur s'imaginer que Jésus a demandé poliment aux marchands de sortir parce que ce n'était pas leur place, et que ceux-ci se sont exécutés sans rechigner parce qu'ils savaient bien que c'était la vérité.  Il faut aller voir chez Marc et Matthieu pour apprendre qu'il a "renversé les tables des changeurs et les sièges des vendeurs", ou chez Jean qu'il s'est même fait un fouet, dont on espère qu'il ne s'en est servi que pour faire partir les animaux... bref, que les vendeurs étaient là le plus légalement du monde, parce qu'il y étaient autorisés par les 'grands prêtres'. Et ce sont Marc, Matthieu et Jean qui sont sûrement les plus près de ce qui s'est réellement passé.

Oui, car pour que Jésus 'comparaisse' devant le sanhédrin, il fallait justement qu'il accomplisse une action litigieuse. Le sanhédrin, comme nous l'avons dit hier, n'avait rien d'une autorité définissant des dogmes, une orthodoxie, comme le deviendra la hiérarchie du christianisme, par exemple. Il n'avait pas de rôle normatif positif, disant ce qu'il fallait croire, mais seulement celui de garde-fou, décidant de ce qui n'était pas acceptable. Alors oui, effectivement, Jésus devait les provoquer, poser des actes qui ne les laisseraient pas indifférents, sans, bien sûr, qu'il y entre non plus la moindre gratuité. C'était une tactique que nous qualifierions de nos jours de désobéissance civile, mais dans le domaine religieux. Il fallait qu'il agisse, selon sa conscience, mais sous une forme qui interpelle, pour obtenir une chance de s'expliquer directement devant eux, en face à face. Le simple fait de ne pas se faire condamner, serait alors déjà pour son enseignement une victoire, à défaut, bien sûr, mais il ne faut pas rêver, de le leur faire adopter, de les y convertir.

Et cet acte, "chasser les marchands du Temple", n'était pas non plus aussi extravagant qu'on pourrait l'imaginer. D'abord parce que c'était une innovation récente, germée dans le cerveau fertile de Hanne, que le premier parvis du Temple puisse être le lieu de ces opérations de racket sous couvert de fournir les animaux destinés aux sacrifices, alors qu'auparavant toutes ces transactions se tenaient en-dehors de l'enceinte. L'objectif était de toujours mieux contrôler ce commerce qui alimentait la fortune des familles sacerdotales, sous couvert de mieux assurer la régularité et la licéité religieuse des opérations. En fait, Jésus jouait là sur du velours. Tout le monde était excédé de ce système de double taxation : non seulement les animaux sacrifiés devenaient la propriété des prêtres, mais en plus c'étaient eux-mêmes qui les vendaient auparavant aux fidèles à des prix exorbitants... une sacrée sinécure ! Et d'autre part, il aurait été difficile de trouver dans toute cette histoire quelque chose à reprocher à Jésus et  qui s'approche du blasphème, le seul motif sur lequel le sanhédrin avait autorité de statuer.

C'était même extrêmement habile et rusé. On sait que l'opinion de Jésus sur le culte du Temple allait beaucoup plus loin, qu'il le considérait comme dépassé, que le Dieu dont il parlait se rencontre en entrant en soi-même, et non en l'abreuvant de sang. Son acte permet, à ceux qui le veulent, de le comprendre ainsi, en filigrane, mais concrètement il ne s'en prend qu'à une extension récente de cette logique mercantile selon laquelle il serait possible de passer des arrangements avec Dieu sans s'y engager de tout son être.