Enfants rois ?
En sortant de là, ils font route à travers la Galilée, et il ne veut pas que personne le sache, car il enseignait ses disciples. Il leur disait : « Le fils de l'homme est livré à des mains d'hommes. Ils le tueront. Et, tué, après trois jours il se lèvera. » Mais eux ne comprennent pas le dit, et ils craignent de l'interroger.
Ils viennent à Capharnaüm. Arrivé à la maison, il les interrogeait : « En chemin, quelles réflexions faisiez-vous ? » Ils se taisaient. Car entre eux ils s'étaient disputés en chemin : qui est le plus grand ?
Il s'assoit, il appelle les douze et leur dit : « Qui veut être premier, qu'il soit, de tous, dernier, et, de tous, serviteur. Il prend un petit enfant et le met au milieu d'eux. Il le serre dans ses bras et leur dit : Qui accueille un de ces petits enfants en mon nom, c'est moi qu'il accueille. Et qui m'accueille, ce n'est pas moi qu'il accueille, mais celui qui m'a envoyé. »
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Voici donc Jésus qui ne veut plus des foules. Dans la première période de son ministère, aussi, il lui arrivait de les fuir, mais c'était ponctuel, parce qu'il avait besoin de se ressourcer, de reprendre le contact avec son Père. Maintenant, ses raisons ne sont plus les mêmes. Ce n'est pas exactement pour celles qui nous sont données ici – qui sont une reconstitution après coup – mais, grosso modo, l'idée est là : Jésus ne veut plus jouer au phénomène de foire ou au guru, après lequel on ne court que pour voir des merveilles. Il a pris aussi sa décision de se rendre à Jérusalem, et il sait bien qu'il y a un fort risque que ça se finisse mal pour lui, mais il n'a pas encore de certitude à ce sujet, pas à cette époque du récit. Quoi qu'il en soit, qu'il doive ou non payer de sa vie, il n'y a en tout cas pratiquement aucune chance qu'il soit mieux entendu des autorités religieuses de la capitale que des foules de Galilée, au contraire. C'est donc certain, même s'il sauve sa vie, il va être rejeté, et son aventure sera finie : méprise sur sa personne de la part du peuple, refus de l'entendre de la part des autorités, l'impasse sera totale.
Et c'est dans ce contexte que les disciples, une fois de plus, se sont disputés pour savoir qui serait le premier ministre du futur gouvernement... C'était lors d'un retour vers Capharnaüm. Jésus, désormais, marche seul, devant, tandis que les disciples traînent des pieds, à l'arrière : ils sont désorientés par le Jésus nouvelle manière, ils ne savent plus où ils vont. Ses histoires d'avoir des ennuis avec les autorités, ils n'y comprennent rien : il y a quelques jours, ils étaient plus de cinq mille, près à marcher sur la capitale, il suffirait que Jésus dise oui, et ce ne sera pas la garde du Temple qui fera le poids. Non, les disciples ne sont pas près de renoncer à leurs projets. Bien sûr, si Jésus refuse d'utiliser ses pouvoirs devant le sanhédrin et le peuple de Jérusalem, ça ne servira à rien. Mais jusqu'au bout, s'ils resteront avec lui, malgré les menaces qui deviendront de plus en plus visible, ce ne sera que parce qu'ils espèrent, encore et toujours, que Jésus change d'avis. Alors évidemment qu'ils continuent leurs tractations pour le partage des postes à la tête du futur gouvernement !
Alors, puisqu'il n'arrive pas à se faire entendre d'eux, quand il leur dit que sa décision est définitive, il tourne ça en règle de comportement général. Ce n'est pas seulement pour moi, que la décision vaut, mais vous aussi vous feriez bien de vous en inspirer. Ce n'est pas arbitrairement que j'ai pris cette décision, je n'agis pas selon mon bon plaisir, mais seulement en accord avec mon Père, selon ce qu'il m'inspire, et je ne voudrais qu'une chose : c'est que vous deveniez vous aussi les enfants du Père, que vous découvriez vous aussi que le Père habite en vous, comme votre source. Bien sûr, Jésus n'a pas beaucoup plus de chance d'être entendu dans ce discours que dans les autres, mais de toute façon a-t-il le choix ? peut-il ne pas témoigner de ce qu'il vit ? il sème, et si Dieu le veut, les graines germeront un jour. Jésus sait qu'il n'est pas en son pouvoir de faire plus. C'est dans le même état d'esprit qu'il va se rendre à Jérusalem : pour semer là aussi, sans aucune garantie du résultat, simplement parce que sa vie n'aurait pas de sens s'il ne le faisait pas.
Plus tard, les premières générations de chrétiens ont donné un nom à ce processus selon lequel, des paroles entendues et incomprises, sinon incompréhensibles, se sont mises à prendre du sens. C'est un processus qui se produit encore de nos jours, et, en fait, à chaque génération de nouveaux croyants : des mots, qui n'étaient que des mots, ou des idées, ou des concepts, se mettent à prendre de la chair, à peser une réalité, à laquelle on n'avait pas été sensibles jusque là. Les premiers chrétiens l'ont nommé la "venue de l'Esprit". Peu importe le nom, et toute la théologie qui en a découlé. L'essentiel est dans cette réalité vécue, celle de l'histoire d'un homme qui, deux mille ans plus tard, parle encore avec une telle présence de notre histoire personnelle, parce que, effectivement, comme il nous l'a dit, comme il l'avait découvert, nous pouvons nous aussi découvrir que nous sommes enfants du Père, exactement comme lui !

