Discrétion exigée
En partant de là, Jésus traversait la Galilée avec ses disciples, et il ne voulait pas qu'on le sache. Car il les instruisait en disant : « Le Fils de l'homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l'interroger.
Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demandait : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Ils se taisaient, car, sur la route, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. S'étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »
Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d'eux, l'embrassa, et leur dit : « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c'est moi qu'il accueille. Et celui qui m'accueille ne m'accueille pas moi, mais Celui qui m'a envoyé. »
voir aussi : Nouveau modèle, Secrets
"En partant de là" : on se demande un peu ce qu'est ce 'là'. Si on se réfère à ce qui précède immédiatement et que nous avons vu hier, "de là" c'est "de la maison" où les disciples se sont fait remettre les pendules à l'heure sur le fait que les guérisons ne sont pas un instrument de pouvoir et de gloriole personnelle. Or, quand Marc parle de "la maison", cela signifie la maison de Capharnaüm, la maison de Pierre, où Jésus s'est installé pendant la période galiléenne de sa prédication. On ne voit donc pas comment, partant de la maison de Capharnaüm, ils "traversent la Galilée" pour enfin "arriver à Capharnaüm, à la maison"... Le plus vraisemblable est que la mention de l'explication hier entre Jésus et les disciples "à la maison" était une anticipation. Marc a voulu dire que plus tard, une fois qu'ils seraient arrivés à la maison, ils auraient cette discussion qui donne le fin mot de l'histoire de leur échec à opérer la guérison de l'épileptique, mais pour l'instant ils sont toujours au pied de la montagne où Jésus a été transfiguré.
Jésus vient donc de vivre cet événement très singulier, exceptionnel, une sorte d'extase mystique, au cours de laquelle il a fait le point sur sa mission avec ces figures tutélaires de l'histoire spirituelle du peuple juif que sont Moïse et Élie. C'est une expérience comparable en importance et en intensité à celle qui a présidé au commencement de sa vie publique qu'ont été son baptême et sa retraite au désert. C'est sans doute là qu'il a pris sa décision sur la suite de son action, après avoir réalisé à quel point les foules qui le pressaient, et y compris ses disciples, ne courraient qu'après leur rêve très terrestre de royaume de David. C'est là qu'il a fait son choix : il va aller à Jérusalem, en sachant que c'est un jeu dangereusement désespéré, mais il a maintenant acquis la certitude que c'est ce que son Père attend de lui. Et il redescend donc de la montagne, avec Pierre, Jacques et Jean, abasourdis par ce qu'ils ont vu.
En bas, il retrouve les neuf autres, et cette situation tragi-comique des apprentis sorciers pris à leur propre piège. Mais on voit que l'attitude de Jésus vis-à-vis de la foule a changé. Lui qui l'a toujours accueillie avec patience et bienveillance, cette fois, lorsqu'il la voit se rassembler autour d'eux, il s'empresse de guérir le garçon épileptique, et "partant de là" donc, ils mettent le cap sur Capharnaüm, sur le havre, en évitant de se faire remarquer. "Il ne voulait pas qu'on le sache" : c'est presque une opération d'exfiltration. Ce n'est plus dans les plans de Jésus de se faire remarquer par l'enthousiasme qu'il suscite. Il veut maintenant aller sur le terrain de ses adversaires, il veut les obliger à l'écouter, c'est à lui de manœuvrer avec suffisamment d'habileté pour ne pas se faire arrêter avant, bêtement pourrait-on dire. Qu'on se saisisse de lui, qu'on l'outrage, éventuellement qu'on le fasse mourir, il y est prêt, mais pas avant d'avoir pu porter haut et fort son message à Jérusalem, en pleine foule venue du monde entier pour la Pâques, et à portée des oreilles de ces dirigeants indignes qui ne se soucient que de s'engraisser sur le dos des brebis dont ils sont censés prendre soin. S'il se fait arrêter ici, maintenant, en pleine province, il finira comme Jean-Baptiste, oublié au fond de son cachot.
Oui, il y a du calcul chez Jésus. Non, il ne se comporte pas comme un benêt, il n'est pas un idiot. On peut même dire qu'il est rusé, qu'il sait parfois se montrer dur, sinon violent. Alors, qu'est-ce qu'il reproche exactement aux disciples ? Il leur demande d'être "les derniers de tous", pourtant son objectif à lui reste d'obliger ses adversaires à l'écouter, et si possible même qu'ils se rallient à son point de vue ! Les choses ne sont donc pas si simples. Même s'il s'agit d'être des serviteurs, cela ne veut pas dire de toujours s'écraser devant les autres. En fait, la question réside dans les raisons qui nous motivent : travaillons-nous pour notre bénéfice personnel, pour devenir les "plus grands", ou travaillons-nous pour le Père ? Et ce n'est pas simple parfois de répondre à cette question, surtout si nous ne savons pas vraiment qui est le Père, si nous ne le connaissons pas personnellement. Ce n'est pas un hasard si la conclusion de l'épisode d'hier menait à la nécessité pour les disciples de se mettre à la prière, et si c'est aussi au cours d'une prière exceptionnelle que Jésus s'est résolu à son nouveau plan d'action : car c'est par là que tout commence, c'est par là que tout doit commencer.


Commenter cet évangile