Seconde naissance
Il y avait un homme, parmi les pharisiens, du nom de Nicodème, une autorité chez les Juifs. Celui-là vient vers lui, de nuit, et lui dit : « Rabbi, nous savons que de la part de Dieu tu es venu en maître ! Car personne ne peut faire ces signes que tu fais, si Dieu n'est pas avec lui. » Jésus répond et lui dit : « Amen, amen, je te dis : qui n'est pas engendré d'en haut ne peut voir le royaume de Dieu. »
Nicodème lui dit : « Comment un homme peut-il être engendré, étant âgé ? Peut-il, dans le ventre de sa mère, entrer une seconde fois, et être engendré ? » Jésus répond : « Amen, amen, je te dis : qui n'est pas engendré d'eau et d'Esprit ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair et ce qui est né de l'Esprit est esprit. Ne t'étonne pas que je te dise : il vous faut être engendré d'en haut. Le vent, où il veut souffle, et sa voix tu l'entends, mais tu ne sais d'où il vient ni où il va : ainsi en est-il de tout homme né de l'Esprit, du Souffle. »
voir aussi : Le souffle du printemps, Second souffle, Naître encore, À la naissance du souffle
Maintenant que la semaine de Pâque est terminée, nous prenons une lecture, relativement, suivie de l'évangile de Jean, jusqu'à la Pentecôte. Suivie : les textes que nous aurons se suivent dans l'ordre de l'évangile. Relativement : nous ferons par contre assez souvent des sauts, ne serait-ce que pour ne pas relire les textes que nous avions eus dans les dernières semaines de carême. Ceci dit, nous allons donc nous plonger dans la théologie johannique pendant six semaines. Et nous commençons par ce texte très important de ce point de vue : la rencontre, de nuit, avec Nicodème, et le thème de la seconde naissance.
Nicodème est un personnage qu'on pourrait prendre pour secondaire, si on se base sur l'ensemble des évangiles, parce que les synoptiques n'en parlent pas. Mais si on se concentre sur le seul évangile de Jean, on se rend compte qu'il y est plus présent que, par exemple, Marie de Magdala ! Certes, Marie a un rôle important en tant que la première à avoir vu Jésus ressuscité, mais à part ça, elle est juste mentionnée au pied de la croix, ce qui était sans doute nécessaire pour qu'elle ne semble pas arriver de nulle part le dimanche matin. Et puis, nous avons vu que si c'est elle qui a vu, la première, Jésus ressuscité, elle n'est pas pour autant la première à avoir cru à la résurrection, puisque c'est l'auteur de l'évangile, le "disciple que Jésus aimait", qui crut avant elle, rien qu'en remarquant la disposition précise des linges qui avaient enveloppé la dépouille. Par comparaison avec Marie de Magdala, Nicodème, lui, est présent dans l'évangile dans trois scènes, qui se répartissent du début à la fin du ministère public de Jésus. On peut penser ce qu'on veut de l'évangile de Jean, mais sans doute pas qu'il souffrirait d'un défaut de construction... Si Nicodème apparaît ainsi au début de la prédication de Jésus, puis vers le milieu, puis à la fin, ce n'est pas un hasard.
Dans ses deux apparitions qui suivront celles-ci, Jean rappelle à chaque fois que, Nicodème, c'est "celui qui était venu trouver Jésus". C'est donc que c'est cet épisode, que nous avons aujourd'hui, qui le caractérise : Nicodème est celui qui a reçu de Jésus l'enseignement sur la seconde naissance, Nicodème est l'image du prosélyte qui voudrait rejoindre la communauté johannique. Du vivant de Jésus, Nicodème est un de ces judéens qui ont été contactés par le "disciple que Jésus aimait", l'auteur initial de l'évangile. Cet auteur – Jean, pour simplifier – a connu Jésus quand ils étaient tous deux disciples du Baptiste. Jean, judéen, n'a pas pu suivre la saga galiléenne, mais il a parlé de Jésus à quelques amis de Jérusalem, et quand le 'maître' est monté à la capitale pour l'une ou l'autre des grandes fêtes, Nicodème, et d'autres sans doute, ont voulu le rencontrer. C'est l'histoire qui nous est racontée ici, et qui symbolise donc, aussi, le b. a. ba et l'essentiel du catéchisme johannique de la période après la résurrection : pour eux, devenir disciple de Jésus suppose de passer par cette étape qu'ils appellent la seconde naissance.
Il est certain que cette seconde naissance est similaire à la venue de l'Esprit, dont l'évangile parle abondamment dans sa seconde partie, les derniers et longs discours de Jésus avant sa mort et sa résurrection. Jean ne nous donne d'ailleurs pas beaucoup de précisions sur cet événement : "Jésus souffle et leur dit « Recevez l'Esprit saint »" (Jean 20, 22) Par rapport à la scène de Luc dans les Actes, c'est assez pauvre ! mais c'est justement parce que l'auteur a déjà parlé longuement de l'Esprit et de son rôle, il n'a pas besoin d'en rajouter des tonnes... Et puis, aussi, parce qu'il y a déjà Nicodème, qui a reçu l'enseignement sur la seconde naissance, lequel contient des précisions importantes sur cet événement. On notera qu'il n'est pas dit que Nicodème était présent le jour où Jésus transmit l'Esprit aux disciples, c'est pourquoi il symbolise bien le prosélyte, invité à méditer l'ensemble de l'évangile, à s'en imprégner, jusqu'à ce que l'événement se produise pour lui. D'ici là, Nicodème apparaîtra pour défendre Jésus au sein du sanhédrin décidé à le faire périr : le catéchumène est invité par là à déjà défendre sa communauté et sa foi contre ceux qui l'attaqueraient. Enfin, Nicodème est celui qui, avec Joseph d'Arimathie, s'occupera de descendre Jésus de la croix et de procurer à son corps mort les premiers soins pour son inhumation. Il est possible qu'il y ait là un rappel de l'humanité de Jésus, dans un évangile qui entraînerait facilement son lecteur à l'oublier.
Nous devons maintenant noter ce qu'apporte notre dialogue sur la "seconde naissance" à la notion de "venue de l'Esprit". J'y vois, personnellement, au moins une notion essentielle : l'Esprit n'apparaît pas ici comme un élément extérieur à nous, mais intérieur. De même qu'à la première naissance, nous ne considérerons pas que le corps de chair que nous recevons nous soit extérieur, de même pour la seconde naissance. Le langage de "venue de l'Esprit", pour cela, est trompeur, même si c'est surtout à cause de la description de Luc dans les Actes. Pour Jean, les choses ne se passent visiblement pas ainsi. Quand il décrit Jésus soufflant pour donner l'Esprit, il ne faut pas comprendre qu'un Esprit extérieur aux disciples s'empare d'eux, mais plutôt, donc, que les disciples découvrent alors cet Esprit qui était depuis toujours en eux mais qu'ils ne connaissaient pas encore. De même que notre première naissance, par la séparation d'avec notre mère, nous rend capables de prendre conscience du corps de chair que nous avions déjà, de même dans la seconde naissance : il n'y a pas création d'un second corps, mais 'seulement' prise de conscience de ce que nous ignorions jusque là. Mais nous reviendrons demain sur ces notions, avec la suite du dialogue entre Jésus et Nicodème.

