Prière expresse
« Quand vous priez, ne bredouillez pas comme les païens : ils croient être exaucés à flots de paroles. Ne leur ressemblez donc pas : votre père sait de quoi vous avez besoin avant que vous lui demandiez.
« Vous donc, priez ainsi : Notre père dans les cieux, sanctifié soit ton nom ! Vienne ton royaume ! Ta volonté soit faite, comme au ciel, sur terre aussi ! Notre pain de la journée donne-nous aujourd'hui. Remets-nous nos dettes comme nous aussi avons remis à nos débiteurs. Ne nous fais pas entrer dans l'épreuve, mais libère-nous du Mauvais.
« Car si vous remettez aux hommes leurs fautes, il vous remettra à vous aussi, votre père du ciel. Mais si vous ne remettez pas aux hommes, votre père non plus ne remettra pas vos fautes. »
voir aussi : Silence, je t'en prie, Initiation, Prier, mode d'emploi, La prière de Jésus, Les plus courtes..., Ça dit tout, Tout en un, Prière mère, La prière, Papa !
Nous sommes en carême, s'il était besoin de le rappeler... Nous avons eu mercredi dernier, jour qui l'a commencé, un texte qui nous invitait à pratiquer l'aumône, la prière et le jeûne, trois exercices de piété traditionnellement associés à cette période. Puis vendredi, jour de jeûne par excellence, nous avons eu un texte qui nous reparlait ...du jeûne. Hier, nous avions un texte qui nous reparlait de l'aumône, en élargissant le sujet, depuis le simple don d'argent, à la charité sous toutes ses formes, à l'amour actif et concret de son prochain. Et aujourd'hui, c'est sur la prière que nous revenons, avec cette version matthéenne du Notre Père.
Examinons, pour commencer, le contexte dans lequel cette prière nous est donnée. Pour cela, avant même le paragraphe qui l'introduit ici, il faut nous reporter à la lecture de mercredi — car c'est de là que ce passage provient, c'est au milieu de son texte tripartite sur l'aumône, la prière et le jeûne, que Matthieu a situé cette extension sur la prière seule. Ce qui nous était recommandé, donc, c'était de faire en sorte que, quand nous pratiquons ces différents exercices, personne n'en sache rien. Concernant particulièrement la prière, il nous était recommandé d'entrer dans une chambre et d'en fermer la porte. Il n'y a aucun doute : il s'agit de prière personnelle, dans la solitude, pas de prière communautaire, liturgique. Si nous regardons la version de Luc (11, 1-4), nous retrouvons cette même caractéristique, quoique un peu plus implicite : Jésus était en train de prier, comme les disciples l'ont souvent vu faire, à l'écart et dans la solitude, et ils lui demandent de leur apprendre à en faire autant. Les deux évangélistes qui nous rapportent le Notre Père — cette prière devenue par excellence la prière commune, la prière "récitée" dans toute "réunion en son nom" (pas seulement aux messes, mais en de nombreuses circonstances communautaires) —, le font dans le cadre d'une initiation à la prière individuelle ! De ce point de vue, on peut remarquer que la version de Luc, qui commence par un simple "Abba" ("Papa"), sans l'adjectif possessif pluriel "notre", est sans doute restée plus proche de la version originelle, là où Matthieu nous donne une version telle qu'elle a déjà été abondée et reformulée par l'usage liturgique de sa communauté.
Deuxième élément du contexte dans lequel cette prière nous est donnée, le paragraphe d'introduction de notre texte du jour nous parle de concision. "Ne rabâchez pas", "flot de paroles", nous mettent en garde non seulement contre la répétition mécanique de formules considérées presque comme magiques, qui auraient une vertu en elles-mêmes indépendamment de l'intention et de l'attention mises à les réciter, mais aussi contre la tentation de nous répandre à l'infini devant Dieu avec le détail de toutes nos misères dont il est évident qu'elles sont innombrables. "Votre père sait" : rien que cette affirmation nous dit que, si nous passons tout notre temps de prière à parler, à nous exprimer, que ce soit à haute voix ou dans notre tête, c'est sans doute parce que nous avons le sentiment de nous faire ainsi du bien à nous-mêmes ; mais, ce faisant, d'une part nous n'apprenons rien à Dieu qu'il ne sache déjà, donc, et, d'autre part, nous ne lui laissons pas la moindre place pour en placer une, lui ! Si, par la prière, nous avons pour visée d'entrer en relation avec Dieu, de communiquer avec lui, eh bien ! n'est-il pas évident qu'il faut que lui aussi puisse s'exprimer ? Pour qu'il y ait relation, il faut être deux, et non un seul qui se donne en spectacle devant l'autre, ou sinon on dira pour le moins qu'il y a un sacré déséquilibre dans une telle relation... Outre, donc, que le "Notre" Père était plutôt à l'origine une prière personnelle, et non communautaire, on pourrait ajouter que son contenu ne devait avoir pour objectif que de nous amener le plus vite possible à nous taire, à entrer dans le silence... De ce point de vue, il est vraisemblable que Luc, qui a une formule plus courte que celle de Matthieu, est là aussi resté plus proche de la version originelle.
Ce contenu, dans les deux versions, comprend deux parties : la première formule des vœux pour Dieu, c'est-à-dire en pratique des vœux par lesquels nous exprimons notre désir de nous tourner vers lui, quand la seconde partie formule des vœux pour nous, c'est-à-dire la contrepartie que nous espérons obtenir en retour de la part de Dieu pour nos efforts à son égard. Nous voulons nous mettre à son service, qu'il devienne notre Roi, celui auquel nous sommes prêts à soumettre notre volonté, et nous espérons qu'il nous garantisse alors comme minimum vital : de la nourriture pour notre corps, de l'amour qui pardonne pour notre âme, et que notre esprit ne succombe pas au doute de la foi. On pourrait le comprendre comme une sorte de marchandage, mais si nous l'exprimons plutôt comme une reconnaissance en toute humilité de nos besoins, alors cette prière peut produire en nous l'effet pour lequel elle a été conçue, nous permettre d'arriver au silence, à l'écoute, d'un Autre en nous, le Père, qui est plus nous-mêmes que ce que nous croyons être par nous-mêmes.
Bien sûr, ces demandes que nous formulons pour nous, ces besoins fondamentaux que nous exprimons, ne doivent pas devenir des prétextes à ne rien faire par nous-mêmes en ces matières et devenir complètement irresponsables... Nous ne disons pas ici que nous comptons sur Dieu pour nous faire tomber des alouettes toutes cuites dans nos assiettes, si nous avons la possibilité de les obtenir par notre travail. De même, le pardon que Dieu peut donner à ceux qui nous ont fait du tort ne vient pas à la place du nôtre : Dieu compte sur nous pour trouver en nous le chemin de ce pardon. Et pour ce qui est du doute, il dépend aussi de nous de ne pas lui laisser de prise. Il ne s'agirait pas d'entrer dans la démarche des "pharisiens" qui réclamaient qu'avant toutes choses un miracle soit opéré sous leurs yeux, après quoi seulement ils accepteraient d'étudier la question...

