Prier, mode d'emploi
« Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s'imaginent qu'à force de paroles ils seront exaucés.
« Ne les imitez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin avant même que vous l'ayez demandé. Vous donc, priez ainsi :Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié. Que ton règne vienne ;que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
« Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. Remets-nous nos dettes, comme nous les avons remises nous-mêmes à ceux qui nous devaient. Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mal.
« Car, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, à vous non plus votre Père ne pardonnera pas vos fautes. »
voir aussi : La prière de Jésus, Les plus courtes..., Ça dit tout, Tout en un, Prière mère, La prière, Papa !
Dans le texte que nous avions hier, un passage de l'évangile de Matthieu avait été sauté, c'est celui que nous avons aujourd'hui. Il est certain que la structure rigoureusement répétée trois fois, des trois recommandations d'hier, font penser qu'elles étaient disposées ainsi, toutes les trois à la suite, dans le document Q auquel Matthieu les a puisées, et que c'est lui qui y a inséré le passage sur le Notre Père, pour regrouper ensemble les deux enseignements sur la prière. Il est vrai que l'enseignement sur le Notre Père commence un peu comme les trois recommandations d'hier : ne faites pas comme... mais faites. Mais hier, il s'agissait toujours de ne pas faire comme "ceux qui se donnent en spectacle", ce qui n'est pas du tout le cas aujourd'hui. La similitude est trop mince pour être significative. Il n'est pas surprenant que divers enseignements s'appuient chacun sur des contre-exemples pour mieux mettre en valeur la bonne attitude qu'ils veulent prôner, c'est là la seule raison de ces formes cousines.
Matthieu a quand même de bonnes raisons pour avoir rassemblé ces deux enseignements sur la prière : c'est qu'elle reste la démarche essentielle et privilégiée de qui cherche Dieu. On pourrait d'ailleurs presque en faire des synonymes : prier, c'est être en relation avec Dieu, et être en relation avec Dieu, c'est prier. Il est vrai que Jésus insistera aussi beaucoup sur le fait que l'amour de Dieu et l'amour du prochain sont comme les deux faces d'une même médaille. Ce qui implique notamment que nous rencontrons aussi Dieu dans chaque personne, et que nous pouvons aussi qualifier de prière nos relations avec les autres. Pourtant, la prière, considérée dans le sens de relation 'directe' avec Dieu, n'en conserve pas moins toute son importance, ce genre de prière pour laquelle il nous était donc recommandé hier de commencer par nous retirer dans un lieu où nous serions sûrs d'être seuls. Le cadre étant posé : la solitude, le calme (nous pouvons y ajouter : du temps devant soi), il est temps maintenant d'aborder la question du contenu.
Il nous faut cependant prendre d'abord conscience de la révolution, une fois de plus, que représente Jésus par rapport à la culture et aux usages des juifs à son époque. Prier dans la solitude ? personne n'y aurait pensé. Les récits bibliques parlent bien de personnages qui prient seuls, mais c'est parce qu'ils se retrouvent seuls, chassés, poursuivis, désespérés, et qu'ils ne peuvent donc pas faire autrement. Prier, pour les juifs du temps de Jésus, est une activité publique. On prie devant ou avec ses frères. Le soir de la première journée à Capharnaüm, après avoir guéri "tout ce que la ville compte de malades et de possédés", Jésus se retire dans la campagne pour prier. Lorsqu'au petit matin les disciples finissent par le trouver, ils ne pensent pas un seul instant que c'est ce qu'il a voulu faire : mais qu'est-ce que tu fais là, tout le monde te cherche. La prière ne fait visiblement pas partie pour eux de l'éventail des options possibles.
Prier, donc, est une action publique, et prier consiste aussi, toujours, à réciter des paroles toutes faites. Cela peut être des prières liturgiques, cela peut aussi être des prières composées par un 'maître', un rabbi. C'est exactement ce que les disciples ont demandé à Jésus (il faut se reporter à la version du Notre Père chez Luc, 11, 1-4, pour voir que tel est en fait le contexte dans lequel Jésus a donné cette prière). Tout rabbi un tant soit peu sérieux doit être capables de pondre une telle prière, qu'il donne à ses fidèles comme un sésame, une clé magique pour s'attirer les faveur du ciel. Jean-Baptiste l'avait fait, selon ce que rapporte Luc, les autres le font, ils veulent eux aussi leur prière. Matthieu nous donne l'impression que c'est Jésus qui a décidé d'enseigner cette prière, mais la réalité est celle rapportée par Luc. Car Jésus va effectivement accéder à leur demande, mais ils vont être sacrément déçus ! Car ils espéraient quelque chose de bien conséquent, quelque chose de bien long. Comme il nous est expliqué ici, soit-disant à propos des païens, mais c'était bien en fait la façon de voir aussi des juifs, une prière se jaugeait à sa longueur, au poids ! Le plus on en disait, le mieux c'était, car le plus on avait de chances que dans tout ça se trouve le mot qu'il fallait pour que Dieu entende.
Le Notre Père est un compromis. Jésus ne pouvait pas dire direct aux disciples : prier, c'est écouter ! Ça, ils n'auraient pas pu le comprendre. Alors il la leur a faite, cette prière, mais il l'a faite comme un modèle de pédagogie, comme une étape qui doit pouvoir les amener, un jour, au véritable cœur à cœur silencieux. Pour cela, d'abord, il élimine les demandes. Oui, je sais, il en reste, mais même si elles sont bien de Jésus, il les a en tout cas repoussées dans une seconde partie, tandis que toute la première partie est destinée, elle, à nous décentrer de nous-mêmes, à nous ouvrir, à nous mettre dans une attitude réceptrice. On peut être très attaché au Notre Père, je le suis personnellement, il a toute sa place, particulièrement dans les rites communautaires, mais il faut bien comprendre que Jésus ne le considérait certainement pas comme le dernier maillon indépassable de la prière, mais au contraire tout au plus comme le premier maillon, un tremplin initial pour le grand saut où ce n'est plus nous qui prions Dieu mais Dieu qui nous prie.


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