Tout près, tout près
L'un des scribes s'approche de lui : il les a entendus discuter, et voit qu'il leur a bien répondu. Il l'interroge : « Quel commandement est le premier de tous ? »
Jésus répond : « Le premier est : "Entends, Israël ! Le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence, et de toute ta force." Le deuxième, celui-ci : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même." D'autre commandement plus grand que ceux-ci, il n'en est point. »
Le scribe lui dit : « Bien, Maître ! Tu as dit selon la vérité : Unique il est, et il n'est pas d'autre que Lui. L'aimer de tout son cœur, de toute sa capacité, de toute sa force, et aimer le prochain comme soi-même, c'est bien plus que tous les holocaustes et sacrifices. »
Jésus voit qu'il a répondu avec sens. Il lui dit : « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n'osait plus l'interroger.
voir aussi : Interlocuteur opportun, Priorités vitales, À portée de main ?, Renvois d'ascenseur, Sujet clos, Premières amours, Scribe ovni, S'il n'en reste qu'un
Nous sommes à Jérusalem. Après avoir chassé les marchands de l'esplanade du Temple, Jésus est censé avoir eu un certain nombre de controverses avec divers partis : le sanhédrin d'abord, venu lui demander des comptes sur cette initiative, puis des pharisiens, qui ont essayé de le piéger sur l'impôt à payer ou pas à César, puis des sadducéens, avec une question qu'ils croyaient imparable sur la résurrection (la femme qui a eu successivement pour époux sept frères...). Tous ces adversaires ont été, chacun à leur tour, proprement renvoyés dans les cordes. Puis survient ce scribe, très surprenant. Le moins qu'on puisse dire, c'est que les scribes sont rarement présentés sous leur beau jour, dans les évangiles. Or, de celui-ci, qui a suivi ces différentes controverses, ou au moins la dernière, on nous dit qu'il "voit que Jésus a bien répondu"...! C'est-à-dire que, non seulement ce scribe a les mêmes points de vue que Jésus, mais qu'en plus il les a sur la base de ses propres convictions : c'est de son propre fond qu'il évalue le point de vue de Jésus comme correct ! Nous tombons des nues : il y avait donc, à l'époque de Jésus, des gens qui pensaient comme lui, avaient élaboré les mêmes conceptions, sans l'avoir attendu ?
Nous allons peut-être un peu vite ? Pour l'instant, cet accord ne concerne peut-être encore que le sujet de la résurrection discuté avec les sadducéens. Mais la suite de l'échange nous le confirme. Le scribe, présenté dans la position du maître qui interroge l'élève pour vérifier la solidité de ses acquis, pose à Jésus la question de base, le b.a.-ba, des connaissances religieuses : quel est le premier commandement ? Et ce scribe, toujours dans la position de celui qui distribue bons et mauvais points, approuve la réponse, bien qu'à priori surprenante, de Jésus, qui, tout en donnant l'amour de Dieu comme étant le premier commandement, y ajoute cependant, comme en étant inséparable, l'amour du prochain. Il y a pourtant là une des caractéristiques les plus essentielles de l'enseignement de Jésus, du moins le pensions-nous, que d'établir une équivalence ontologique entre amour de Dieu et amour du prochain ! eh bien, tout se passe dans cette scène comme si c'était ce scribe qui le lui avait appris... Et non seulement il se permet de lui donner un satisfecit pour cette bonne réponse, mais il lui en expose même encore une des conséquences, à laquelle il n'avait peut-être pas encore pensé (ou qu'il avait oubliée, alors qu'on le lui avait déjà expliqué ?) : cet amour inséparable de Dieu et du prochain vaut "plus que tous les holocaustes et sacrifices".
Cette curieuse inversion des rôles cesse, bien sûr, à la fin ; c'est bien Jésus qui a le dernier mot : "tu n'es pas loin du Royaume". Il a d'ailleurs tellement le dernier mot, que "personne n'osait plus l'interroger", pas même donc ce scribe bluffant qui vient de nous faire un numéro si surprenant. Il est donc temps pour nous aussi de reprendre les choses et d'essayer de comprendre ce que tout ceci peut vouloir dire. D'abord, la position prise par le scribe vis-à-vis de Jésus n'est pas à strictement parler celle du maître par rapport à l'élève : nous sommes plutôt dans une situation de deux maîtres qui se testent réciproquement, pour voir jusqu'où ils sont d'accord, et à partir d'où ils divergeraient. C'est un mode de discussion normal dans le judaïsme. Mais, rien que ce fait est déjà une immense surprise dans les évangiles, qui nous donnent quand même d'une manière générale l'image d'un Jésus presque ovni, dont on ne sait pas trop d'où il sortait un enseignement, lequel aurait été une pierre d'achoppement pour toutes les autres écoles de pensée de son époque. Ce scribe vient donc nous détromper sur ce point : voici un homme qui partage bien une immense part des points de vue de Jésus, et qui le tient de sa propre démarche. Et nous pouvons faire encore un pas de plus : si cet homme est arrivé à ces conclusions, il n'y a pas de raisons que d'autres encore ne l'aient pas fait, c'est même l'hypothèse la plus logique.
Cet épisode nous parle donc d'un courant de pensée, à l'époque de Jésus, qui avait développé une partie non négligeable de ce que nous aurions pu, à tort, croire lui être spécifique : mise en valeur de l'amour du prochain comme lieu par excellence où se vit l'amour de Dieu, et en conséquence obsolescence du système sacrificiel du Temple. Ce n'est vraiment pas rien ! et nous pouvons sans risques franchir encore un pas de plus en considérant que Jésus n'a pas développé ça tout seul, en parallèle à ce courant de pensée, mais qu'il l'a hérité, qu'il a été à cette "école", dont il a été le plus remarquable porte-parole et propagandiste. Il faut cependant ensuite s'en arrêter là : héritier de ce courant de pensée — en fait un courant du pharisaïsme, et Jésus a effectivement été instruit dans son enfance par des pharisiens, et c'est sans doute par là qu'il a été en contact avec ce courant —, il est quand même ensuite allé plus loin, bien plus loin, passant littéralement sur un autre registre, suite à l'expérience du Dieu Père qu'il a faite quand il était disciple du Baptiste. Arriver à l'amour du prochain comme sommet et fondement de toute démarche religieuse authentique est remarquable ! il y a cependant encore une petite différence pour que ça devienne une expérience spirituelle où on sait que le prochain est notre frère, fils du même Père : "tu n'es pas loin du Royaume !"

