Entrer en présence
« Quand vous priez, ne bredouillez pas comme les païens : ils croient être exaucés à flots de paroles. Ne leur ressemblez donc pas : votre père sait de quoi vous avez besoin avant que vous lui demandiez.
« Vous donc, priez ainsi : Notre père dans les cieux, sanctifié soit ton nom ! Vienne ton royaume ! Ta volonté soit faite, comme au ciel, sur terre aussi ! Notre pain de la journée donne-nous aujourd'hui. Remets-nous nos dettes comme nous aussi avons remis à nos débiteurs. Ne nous fais pas entrer dans l'épreuve, mais libère-nous du Mauvais.
« Car si vous remettez aux hommes leurs fautes, il vous remettra à vous aussi, votre père du ciel. Mais si vous ne remettez pas aux hommes, votre père non plus ne remettra pas vos fautes. »
voir aussi : Prière expresse, Silence, je t'en prie, Initiation, Prier, mode d'emploi, La prière de Jésus, Les plus courtes..., Ça dit tout, Tout en un, Prière mère, La prière, Papa !
"votre père sait" : forcément, puisqu'il est en nous, au plus intime de nous, comment ne saurait-il pas tout ce que nous pouvons souhaiter lui dire ? Nous n'avons rien à lui apprendre. Au contraire, c'est même lui qui sait mieux que nous, et c'est là la véritable raison de la prière, non pas pour que nous lui apprenions quelque chose, mais pour que, lui, nous révèle ce que nous ne savons pas. Alors, effectivement, plutôt que de répéter et répéter à n'en plus finir les mêmes choses, plutôt aussi que de nous lancer dans d'interminables monologues sur tous les aspects du pourquoi et du comment de la situation où nous nous trouvons, nous ferions mieux, surtout, de nous mettre à l'écouter, lui, et non de lui parler...
Mais il est vrai qu'il n'est pas si simple d'apprendre à l'entendre ! Surtout dans le contexte culturel de l'époque de Jésus, où nul n'est censé pouvoir voir ou entendre Dieu sans mourir aussitôt, "prier" ne peut signifier que : s'adresser à Dieu ; si lui a quelque chose à dire, ça ne peut passer que par des prophètes. Pour évoluer alors d'une prière d'émission à une prière de réception, la première mesure est bien de réduire les paroles à un strict minimum. Tel est le but premier poursuivi par le "notre Père", constituer une "formule" la plus courte possible. De ce point de vue, la version de Matthieu, que nous avons ici, a certainement déjà été largement étoffée par rapport à celle qu'a pu donner Jésus. La version de Luc (11, 1-4) est effectivement nettement plus courte, alors qu'il n'aurait sûrement pas osé la réduire s'il l'avait trouvée plus développée dans ses sources. On remarque de plus que la version de Matthieu correspond mieux à une proclamation commune, à plusieurs, alors que celle de Luc se prête mieux à un énoncé personnel, seul. On peut donc considérer que la version de Luc est celle qui vient de la source Q, tandis que celle de Matthieu témoigne déjà d'une élaboration liturgique, d'une communauté qui utilisait cette prière dans son culte, et qui l'a adaptée à cet usage en lui donnant plus d'ampleur et d'emphase.
On pourrait de plus s'interroger si la version de Luc n'a pas, elle aussi, été l'objet d'ajouts au cours de la collecte et de la transmission de cette tradition orale qu'est la source Q. Mais peu importe, au fond, puisque l'objectif réel de cette prière est d'amener au silence. Un élément de la formule semble cependant assuré, c'est celui sur le pardon que nous devons accorder à ceux à qui nous en voulons éventuellement. Déjà, nous voyons que Matthieu a pris la peine d'ajouter, à la fin de la prière elle-même, un petit développement pour en expliquer les raisons : ceci indique l'importance qu'il accordait à cette phrase. Ensuite, il se trouve que Marc (11, 25-26) a aussi ce petit développement, et surtout qu'il le place justement lui aussi dans un contexte de prière : "Quand vous êtes debout pour prier, remettez si vous avez quelque chose contre quelqu'un...". Et enfin, c'est l'expérience en elle-même qui le dit, ainsi que la simple logique : si nous restons dans le ressentiment, notre esprit agité sera par le fait-même incapable de s'ouvrir à autre chose que lui. Entendre Dieu suppose de se désencombrer de soi, au moins de tout ce qui nous agite et nous obnubile, et ce sont bien tous nos différends avec les uns ou les autres qui constituent la majorité, sinon la totalité, de cette agitation.
Dans le même ordre d'idées, si nous avons fait la paix en nous sur les reproches qui nous agitent au sujet de tels ou tels, une autre grande préoccupation qui pourrait nous empêcher de gagner un minimum de sérénité serait sans doute celle de notre survie matérielle. Il faut se rappeler que Jésus s'adresse à un public majoritairement pauvre, pour lequel le fait d'avoir encore de quoi à manger le lendemain n'est pas toujours évident. La suite du sermon va d'ailleurs revenir sur ce sujet des soucis matériels. Il est donc possible que la formule de prière donnée par Jésus comprenait aussi cette demande sur le pain. Se détourner donc de tout ce qui nous fait sortir de nous par ressentiment contre les autres, cesser aussi de nous agiter pour cet autre souci qu'est notre sécurité matérielle, biologique, de survie, il ne nous reste plus alors qu'à nous tourner vers celui que nous cherchons, à nous ouvrir à lui : Père !

