Partage d'évangile quotidien
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Bonheur paradoxal

Lun. 8 Juin 2015

Matthieu 5, 1-12 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Voyant les foules, il monte sur la montagne. Il s'assoit. Ses disciples s'approchent de lui.  Il ouvre la bouche et les enseigne en disant : 

« Heureux les pauvres en esprit : à eux est le royaume des cieux ! Heureux les doux : ils hériteront la terre. Heureux les affligés : ils seront consolés. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux : pour eux il y aura miséricorde. Heureux les purs de cœur : ils verront Dieu. Heureux les pacifiants : ils seront appelés fils de Dieu. Heureux les persécutés à cause de la justice : à eux est le royaume des cieux ! 

« Heureux êtes-vous, quand ils vous insulteront et persécuteront, quand ils diront contre vous toute mauvaiseté (en mentant !) à cause de moi. Réjouissez-vous, exultez ! Votre salaire est abondant aux cieux. C'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètes, ceux d'avant vous ! » 

 

 

Saint François, par He-Qi

 

 

voir aussi : Le monde à l'envers, Soif d'aujourd'hui, Trop la chance, Eveil paradoxal

Nous commençons notre parcours de l'évangile de Matthieu par ce qu'on appelle en général "le sermon sur la montagne", ce gros pavé de trois chapitres d'enseignement non-stop, par lequel Matthieu fait débuter le ministère public de Jésus. "Il ouvre la bouche", et va donc la garder ouverte un bon bout de temps. C'est évidemment un procédé littéraire, catéchétique plus précisément : aux prosélytes qui souhaiteraient rejoindre la communauté, on commence pas donner une sorte de compendium, un tour d'horizon assez complet des principaux points à connaître, quitte à revenir plus tard sur certains sujets qui mériteraient des approfondissements. Et si le sermon sur la montagne se veut donc regrouper l'essentiel de l'enseignement de Jésus, notre texte d'aujourd'hui, qu'on appelle en général "les béatitudes", se veut, lui, l'essentiel de l'essentiel, le nec plus ultra, ce qui peut, à lui seul, résumer tout le reste.

Luc (6, 20-23) nous a transmis une autre version des "béatitudes", beaucoup plus courte puisqu'elle ne comprend principalement que trois "heureux" : les pauvres, ceux qui ont faim, et ceux qui pleurent. On remarque que ce sont justement les trois maximes les plus choquantes, celles qui proclament "heureux" des personnes dont le bon sens commun dirait qu'elles ne le sont pas, qu'elles ne peuvent pas l'être, parce qu'elles ont en réalité, concrètement, des raisons d'être plaintes. Alors que pour les doux, les miséricordieux, les purs de cœurs, les pacifiants, ce ne sont pas des états d'esprit qui, par eux-mêmes, peuvent être qualifiés de malheureux ! Certes il n'est pas forcément facile d'entretenir en soi de telles dispositions, mais nous voyons bien que nous changeons de registre, que nous passons de formules paradoxales et, à la limite, traumatisantes, à ce qu'on peut considérer plutôt comme "simplement" de la morale. Cette coïncidence — le fait que Luc n'ait justement retenu que les trois "heureux" qui choquent — est un fort indice que ce sont ces trois seuls-là que Jésus enseignait ; les quatre autres sont des "à la manière de", ce qui ne veut pas dire qu'ils soient faux, sans intérêt, mais ils ne sont pas du même ordre, et nous les laisserons de côté pour aujourd'hui.

De même, ce sont certainement les formules de Luc, sans fioritures pour atténuer les contrastes, qui sont les originales : heureux les pauvres, heureux ceux qui ont faim, heureux ceux qui pleurent. C'est bien tout ce qui fait normalement le malheur, qui est dit heureux, et, en s'inspirant du jugement dernier de Matthieu, on pourrait même encore ajouter de nombreux heureux : ceux qui sont nus, en prison, malades, etc. Mais comment alors comprendre de telles phrases ? Ce n'est surtout pas un programme politique cynique ! le jugement dernier dit, justement, que nous serons condamnés si nous sommes restés indifférents à côté de nos proches souffrants. Mais ce sont au contraire des phrases qui s'adressent à moi, et à moi seul, quand je me trouve malheureux. C'est plus précisément une invitation à vivre mon malheur autrement, en refusant de le laisser envahir seul toute ma conscience. Pas facile à faire, bien sûr, mais c'est pourtant le seul moyen de mobiliser en moi d'autres ressources qui me permettront de rebondir. C'est ce que Nietzsche a exprimé par sa formule célèbre "ce qui ne me tue pas me fortifie". On est donc loin de la soumission à un destin fatal. Cependant, il ne s'agit pas non plus de me révolter aveuglément, ceci ne ferait qu'aggraver ma situation, ou de m'en débarrasser sur le dos d'autres.

Il s'agit alors de savoir arriver quand même à une forme d'acceptation. Se lamenter, comme se révolter, sont deux manières de ne pas regarder la réalité en face, de la fuir. C'est difficile, bien sûr, mais c'est ce à quoi nous invitent les béatitudes, savoir se détacher affectivement du "problème", pour pouvoir le relativiser et le comprendre, objectivement, et trouver alors un moyen, soit de le corriger, soit même éventuellement se rendre compte finalement qu'il n'en était pas un. C'est le cas ici, particulièrement, de la pauvreté : étant bien entendu qu'on ne parle pas de la misère (qui est de manquer du minimum vital), la pauvreté n'est en rien un problème en soi ; au contraire, elle est une libération d'innombrables soucis parfaitement inutiles et superflus. C'est ce que Matthieu a voulu expliciter en mettant en lien la pauvreté avec l'Esprit. Mais encore faudrait-il que son texte soit traduit correctement. "Heureux les pauvres en esprit" est terriblement ambigu, laissant entendre qu'il serait possible de "se sentir pauvre" tout en nageant dans l'opulence ? Non, il faut être sérieux, si on a vraiment compris le bonheur qu'il y a à être pauvre, on ne peut alors que vivre réellement dans la pauvreté. Et le texte grec ne parle d'ailleurs pas d'être pauvre "dans" l'esprit, mais précisément d'être pauvre "pour" l'Esprit. Qu'aucune traduction française ne le donne ainsi en dit malheureusement long sur l'incompréhension générale du cœur du cœur de l'enseignement de Jésus...