Mauvaise graine
Il leur sert une autre parabole. Il dit : « Le royaume des cieux ressemble à un homme qui sème de la belle semence dans son champ. Pendant que dorment les hommes, vient son ennemi : il sème des zizanies par dessus, au milieu du blé, et il s'en va. Quand l'herbe germe et fait du fruit, alors paraissent aussi les zizanies.
« Les serviteurs du maître de maison s'approchent et lui disent : “Seigneur, n'est-ce pas de la belle semence que tu as semée dans ton champ ? D'où vient donc qu'il y ait des zizanies ?” Il leur dit : “Un homme, ennemi, a fait cela !” Les serviteurs lui disent : “Veux-tu donc que nous allions les ramasser ?” Il dit : “Non ! de peur qu'en ramassant les zizanies, vous déraciniez avec elles le blé. Laissez l'un et l'autre croître ensemble jusqu'à la moisson. Au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : ‘Ramassez d'abord les zizanies, liez-les en bottes pour les brûler. Quant au blé, rassemblez-le dans mon grenier.’” »
voir aussi : Voilà l'ennemi !, Le temps comme allié, Ivraie du matin..., L'ivraie mystérieuse, Chaque chose en son temps
Autant nous pouvons considérer que la parabole du semeur remonte vraisemblablement à Jésus (la parabole seule, bien sûr ; pour les explications qui en ont été données, c'est une autre question), autant nous pouvons tenir que celle-ci, des zizanies ou ivraies, a été composée par Matthieu (ce qui peut vouloir dire, bien sûr aussi, sa communauté). Le contexte qui nous est décrit ici est en effet celui de la communauté matthéenne, une communauté qui s'est enfermée dans l'attente exacerbée d'un retour prochain de Jésus, la parousie, la fin des temps, et qui s'exaspère, dans cette attente, de voir que non seulement une grande partie du judaïsme n'a pas voulu être sensible à la messianité de Jésus, mais que même en son propre sein cette attente produit de mauvais fruits : les gens se relâchent, commencent à avoir des doutes et ne voient donc plus l'intérêt de se tenir prêts pour un grand jour auquel ils ne croient plus vraiment, certains même désertent. On retrouvera cette problématique de la communauté matthéenne notamment dans la parabole des vierges sages et des vierges folles (25, 1-13 : parabole propre à Matthieu, elle aussi), ou encore dans son traitement particulier de paraboles qu'il partage avec d'autres (par exemple les invités au festin, 22, 1-13, où Matthieu seul parle d'un invité qui n'avait pas le vêtement de noces et qui est rejeté dans les ténèbres extérieures).
Au-delà des différences sur les dates et contextes qui ont vu naître ces deux "paraboles", je ne suis pas sûr qu'il soit judicieux de vouloir faire une distinction nette entre récits qui seraient porteurs d'une réelle capacité à atteindre et féconder notre inconscient, qu'on appellerait les paraboles au sens strict, telle la parabole du semeur, et récits qui sont plus une simple transposition à peine déguisée d'un message idéologique, qu'on pourrait qualifier plutôt d'allégories, telle la "parabole" des zizanies. La différence existe réellement, et autant la parabole du semeur peut être considérée comme un clé précieuse, une histoire chargée d'un très grand pouvoir, autant l'histoire des zizanies se révèle extrêmement pauvre en comparaison, de ce point de vue. Mais il me semble qu'il s'agit bien plus d'une question d'échelle, l'un se situant très haut et l'autre très bas, que de natures réellement différentes des deux récits. Ceci dit, il est certain que plus l'aspect "utilitaire" est flagrant comme le nez au milieu de la figure, moins le récit ne pourra fonctionner comme une parabole, puisque la dimension parabolique d'un récit réside justement dans sa capacité à nous permettre de sortir du domaine utilitaire des idées, des pensées, de la morale...
Un autre critère, intéressant aussi d'une manière générale par rapport à tout le matériau des évangiles pour évaluer ce qui peut remonter à Jésus et ce qui a plutôt été produit par les premiers chrétiens, est de distinguer entre ce qui comporte les thèmes de la mort/résurrection/retour/jugement, et ce qui n'en fait aucune mention. Pendant toute la première partie de son ministère, Jésus ne pensait absolument pas qu'il aurait à mourir un jour dans les conditions qui ont été celles qu'on sait ; il prêchait un Royaume et ce qu'il y a à faire pour y entrer comme étant un objectif dans le présent, sans qu'il y ait besoin pour cela que ne l'atteigne une certaine résurrection telle qu'elle s'est produite et dont il ignorait tout. Et il est à noter que les prédicateurs de la source Q, la toute première génération, n'en parlaient pas eux non plus, en sorte que le premier message de Jésus, et des tout premiers chrétiens, est considéré généralement comme bien plus un message de sagesse, de philosophie pourrait-on presque dire, que comme un message de théologie à strictement parler (ceci restant quand même relatif : il s'agit d'entrer dans le royaume "de Dieu"...).
Appliqué à nos deux récits, nous voyons bien alors que celui du semeur répond parfaitement aux critères d'ancienneté (il ne mentionne même pas l'expression "Royaume" !), alors que celui des zizanies est plus que centré sur une idée de fin des temps et de jugement. Après tout ceci, est-il encore possible de tirer quelque fruit de cette histoire ? Pour cela, il me semble qu'il faut impérativement réécrire la fin, avec les zizanies qui sont brûlées au feu. Il y a justement à ce niveau une incohérence avec ce qu'il en serait dans la réalité : les enlever avant de moissonner, c'est la certitude de perdre toute la moisson, encore plus que lorsque les deux espèces n'étaient que des plantules... En sorte qu'on obtient simplement des zizanies qui sont laissées dans le champ et qui serviront d'engrais vert pour rééquilibrer le sol. On peut ensuite se passer aussi du personnage de l'ennemi : la présence d'adventices dans un champ n'a pas besoin de faire appel à une malveillance ; la plupart du temps c'est plutôt la conséquence d'une mauvaise pratique culturale. Évidemment, ce n'est plus la parabole de Matthieu : un homme découvre que le champ qu'il a semé en blé est envahi de "mauvaises" herbes. Certains lui conseillent de les arracher (ou de passer un bon coup de désherbant...), mais lui sait que le blé poussera plus vite et plus haut. Certes, se dit-il, il perdra un peu de rendement sur ce coup-là (outre une moisson plus difficile à réaliser), mais à plus long terme il aura favorisé le rééquilibrage de sa terre ! À part que je vais me faire tomber sur le poil par tout le lobby de l'agriculture industrielle, n'est-ce pas pourtant une réponse à la même question que se posait Matthieu ?

