En secret
Une autre parabole qu'il leur sert ! Il dit : « Le royaume des cieux est semblable à une graine de moutarde qu'un homme prend et sème dans son champ. Elle est certes plus petite que toutes les semences. Qu'elle croisse, elle est plus grande que les plantes : elle devient arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent faire leur nid dans ses branches. »
Une autre parabole ! Il leur parle encore : « Le royaume des cieux est semblable à du levain qu'une femme prend et cache dans trois panerées de farine, jusqu'à ce que tout ait levé. »
Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles. Et, sans parabole, il ne leur disait rien, pour accomplir le mot dit par le prophète : “J'ouvrirai ma bouche en paraboles, je proclamerai des choses cachées depuis la fondation.”
voir aussi : Quand tout va bien, Petit c'est beau, Silence, ça pousse !, Secrets bien gardés, Révélations secretes
Quelle belle phrase avons-nous ici pour conclure une première série de quatre paraboles que nous a rapportées Matthieu. Pour une fois, la manie de Matthieu de toujours vouloir montrer que Jésus accomplit les Écritures est riche de sens. La citation qu'il nous amène vient du Psaume 78 (77) au verset 2, et son sens n'est pas exactement le même ; il y est d'abord question d'ouvrir la bouche pour un "mashal", mot qui a le sens général de "comparaison" : nous voyons que nous sommes loin du sens propre aux paraboles que nous avons défini ces derniers jours ; et ensuite il s'agit d'éclaircir des points des "temps anciens" qui posent question : la suite du psaume consiste de fait en une relecture de l'histoire sainte d'Israël. Traduire le psaume comme s'il parlait de révéler des secrets cachés depuis les origines du monde, comme le font certaines traductions, est alors largement abusif et influencé par le désir de le faire coïncider avec la citation de Matthieu. Ce dernier, comme souvent, extrapole à partir de sa citation, mais cette fois-ci, donc, à mon sens, avec un heureux effet.
Matthieu voulait bien sûr que ce que faisait Jésus aille plus loin que ce qu'avait fait le psalmiste : normal. Les simples interrogation sur les événements de l'histoire sont donc devenues de vraies révélations sur des "choses cachées" (on passe de la résolution logique d'un problème dont on a tous les éléments, à la découverte d'une prémisse dont on ignorait l'existence). Et puis, là où le psalmiste parlait seulement de temps reculés, Matthieu utilise ce mot de "fondation", qui en dit bien plus. Ce n'est pas qu'une question de temps ! Bien sûr les fondations se rapportent aux temps des débuts, au point que certains manuscrits de l'évangile ajoutent : la fondation "du monde", dès fois que le lecteur serait un peu limité. Mais le mot qu'a utilisé Matthieu n'épuise pas son sens avec cette seule question chronologique. Il est très proche, en cela, de celui qu'a utilisé Jean dans son prologue, car tous deux nous parlent, outre d'une origine temporelle, aussi d'une origine causale, de la raison et du sens : le fondement chez Matthieu, comme le principe chez Jean, nous parlent des intentions et desseins de Dieu.
Mais il serait dommage de ne rien dire des deux paraboles que nous avons aujourd'hui : ce sont certainement des paraboles anciennes : si elles mentionnent comme cadre l'espérance du Royaume (mais au fond toutes les paraboles s'y rapportent, même celle du semeur), elles ne font pas pour autant d'allusion ni à la mort et résurrection de Jésus, encore moins à une notion de fin des temps comme une date butoir ou couperet. Au contraire, ce sont des paraboles qui nous donnent le sentiment que le Royaume serait un processus tout naturel, avec une force que rien ne pourrait arrêter. On peut y ajouter celle que rapporte Marc juste avant, celle de l'homme dont le champ produit son blé, que cet homme "dorme ou veille". Ce sont des paraboles qui débordent d'optimisme, et ce sont des paraboles puissantes pour nous permettre d'accéder à ces ressources infinies qui dorment en nous dans notre inconscient profond. Car c'est ainsi que cela fonctionne, avec cet inconscient-là : ce qui y est semé se développe, peut-être à son rythme (du moins à ce qu'il nous semble parce que, justement, nous ne pouvons ou savons pas y regarder), mais nous pouvons être confiants : un jour nous nous apercevrons que la graine minuscule est devenue un arbre, que le levain a fait lever toute la pâte, que la moisson est là...

