Qui est qui ?
Jésus vient du côté de Césarée de Philippe. Il questionnait ses disciples en disant : « Qui les hommes disent-ils qu'est le fils de l'homme ? » Ils disent : « Les uns : ‘Jean le baptiseur’. D'autres : ‘Élie’. Certains : ‘Jérémie, ou un des prophètes’. » Il leur dit : « Et vous ? Qui dites-vous que je suis ? » Simon-Pierre répond et dit : « Tu es le Messie, le fils du Dieu vivant ! »
Jésus répond et lui dit : « Heureux es-tu, Simon, fils de Jona, parce que chair ni sang ne te l'ont révélé, mais mon père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis : “Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et portes d'enfer ne seront pas plus fortes qu'elle ! Je te donnerai les clés du royaume des cieux. Ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux. Ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » Alors, il recommande aux disciples : qu'à personne ils ne disent qu'il est le messie !
Dès lors, Jésus commence à montrer à ses disciples qu'il doit s'en aller à Jérusalem et beaucoup souffrir des anciens, grands prêtres et scribes, et être tué, et, le troisième jour, se réveiller. Pierre le prend à part et commence à le rabrouer en disant : « Par égard pour toi, Seigneur ! Non ! Cela ne t'arrivera pas ! » Il se tourne et dit à Pierre : « Va-t-en derrière moi, satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes idées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! »
voir aussi : Comme le messie, Messie ? mais non !, À quoi pensent les hommes, "Drôle" de Messie, Et vous, que dites-vous ?
À l'époque de Jésus, depuis six cent ans que le royaume d'Israël n'existe plus en tant qu'entité souveraine, que les juifs sont toujours restés sous contrôle plus ou moins rapproché d'autres puissances, les "messies" sont légions, et dès que se manifeste une personnalité hors du commun, ceux qui se précipitent pour le voir ou pour le suivre le font parce qu'ils espèrent bien que ça va enfin être lui, le Messie. Les foules qui ont suivi Jésus en Galilée ne dérogeaient pas à la règle, et si, suite à la multiplication des pains, elles ont voulu l'emmener de force à Jérusalem pour le mettre sur le trône, c'est bien qu'elles étaient convaincues : Jésus était pour de bon "LE" Messie. La profession de foi de Pierre n'a rien de surprenant, dans ce contexte ; il n'a pas eu besoin que qui que ce soit, surtout pas quelque être surnaturel, le lui souffle : il ne fait que dire ce que tout le monde pense, ou espère.
À moins de considérer que cette déclaration ne se situe dans la seconde période, celle de la désaffection populaire à l'égard de Jésus, suite à son refus d'être un messie à la manière dont on l'attendait. Si on entend ici que Pierre affirme que Jésus est le Messie malgré qu'il ne rétablira pas la royauté d'Israël, alors oui, cent fois oui, il aurait fallu que cela lui soit inspiré par pas moins que le Père. On doute, bien sûr, que Pierre ait jamais eu une telle illumination, en tout cas pas avant la mort de Jésus. Nous sommes dans la construction de la légende. Les tout premier chrétiens ont vécu ce qu'ils ont appelé la venue de l'Esprit, cet événement qui leur a effectivement permis de dépasser les paradigmes dont ils étaient prisonniers, et ils cherchent à convaincre leurs coreligionnaires que le Royaume, tel qu'ils l'ont découvert, vaut bien mieux que celui qu'ils espèrent. Oui, ils considèrent que Jésus était bien le Messie, même s'il ne l'a pas été de la façon prévue, et c'est ce qu'ils font dire ici, rétroactivement, à Pierre.
C'est alors, évidemment, l'endroit rêvé pour Matthieu, pour esquisser la stature du futur "chef" de l'Église. Peu importe que Matthieu seul ait tout ce développement, peu importe que chez Marc (8, 27-30) comme chez Luc (9, 18-21), la seule réaction qu'obtienne Pierre après sa "trouvaille" soit de se faire enguirlander par un Jésus qui, de plus, interdit aux disciples de jamais dire quoi que ce soit de ce genre... Bref, peu importe l'extrême fragilité de tout ce mini-discours, de toutes façons, comment l'Église pourrait-elle se saborder ? Même ceux qui seraient prêts à laisser tomber le rôle prépondérant de Pierre dans cette histoire, voudront conserver la promesse de la citadelle imprenable, cette espèce d'illusion qu'il pourrait exister une institution, quelle qu'elle soit, capable de défier les siècles et jusqu'à l'éternité. N'est-il pourtant pas évident que tout ce qui naît un jour, un jour devra mourir ?
Pierre peut bien protester : non, non, pas toi ! Les chrétiens peuvent bien protester : non, non, pas "notre" Église ! Jésus répond aux uns et aux autres : vous prétendez être mes maîtres ? c'est vous qui venez m'expliquer comment il doit en être ? et de nous inviter à repasser derrière lui ; c'est le disciple qui suit le maître, et non l'inverse.

