Partage d'évangile quotidien
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Amour toute

Ven. 21 Août 2015

Matthieu 22, 34-40 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Les pharisiens entendent qu'il a muselé les sadducéens. Ils se rassemblent en groupe, et l'un d'eux, un homme de loi, l'interroge pour l'éprouver : « Maître, quel est le grand commandement dans la loi ? »  Il lui dit : « “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence.“ Tel est le grand et premier commandement.  Le deuxième lui est semblable : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même.” À ces deux commandements toute la loi est suspendue, et les prophètes. » 

 

 

L'enfant Jésus au Temple, par He-Qi

 

 

voir aussi : Dans l'ordre de l'amour, Détail important, Deux en un, La loi pour les nuls, Toute la loi

Il l'interroge pour l'éprouver : il ne s'agit pas d'une question piège, comme on a pu en avoir à propos du sabbat, par exemple. Il est vrai que Matthieu est un peu ambigu sur ce point, mais il n'y a pas de doute dans la version parallèle de Marc (12, 28-34) : c'est le scribe — ou homme de la Loi — qui mène son petit interrogatoire. Jésus vient de clouer le bec aux sadducéens, les ennemis héréditaires des pharisiens, ces derniers s'approchent alors pour jauger l'animal, voir s'il y a quelque chose de solide en lui, s'il serait possible de s'en faire un allié. Toujours chez Marc, le scribe est d'ailleurs tout-à-fait satisfait de la réponse donnée par Jésus, c'est bien conforme à ce qu'il attendait : toute la Loi se résume à l'amour. Vers la même époque que la rédaction des évangiles, rabbi Aqiba, un des fondateurs du judaïsme rabbinique, sera encore plus précis, ne retenant plus que le seul amour du prochain comme principe fondamental : on voit que le message de Jésus à ce sujet n'avait rien d'extra-terrestre, c'était dans l'air du temps du judaïsme, du moins du pharisaïsme.

Le fait que ce soit le scribe qui dirige le dialogue gêne un peu Matthieu (il ne nous rapporte pas le satisfecit accordé par lui à Jésus, comme on le voit chez Marc), mais encore plus Luc (10, 25-28) qui, lui, a carrément inversé les rôles : chez lui, c'est Jésus qui interroge l'homme de la Loi, c'est ce dernier qui donne la réponse des deux commandements de l'amour, et c'est Jésus qui lui donne un bon point pour cette réponse... Pourtant, c'est certainement la version de Marc qui est l'originelle, où on voit qu'en plus d'approuver la réponse de Jésus, le scribe ajoute encore à son intention une précision, pour l'éclairer et l'aider à aller un peu plus loin dans sa réflexion : non seulement l'amour est la source de tous les commandements, mais on peut même dire qu'il vaut plus que tous les holocaustes et tous les sacrifices. Nous sommes alors typiquement dans un enseignement pharisien, puisque les "holocaustes et sacrifices" sont la spécificité des sadducéens, et la source de leur pouvoir, eux qui sont les "gardiens" du Temple et de ses rites.

Marc n'ose quand même pas laisser le dernier mot au scribe ! et il a bien raison sur le fond : ce rejet des rites extérieurs que sont les offrandes au Temple, cette intériorisation de la Loi en la ramenant à l'amour du prochain, sont le chemin initial, nécessaire et indispensable, mais ne suffisent pas encore à eux seuls pour pouvoir dire qu'on est entré dans le Royaume. Il n'empêche, tout ceci nous montre l'extrême proximité de Jésus avec le pharisaïsme, alors que l'ensemble des évangiles aurait tendance à nous donner l'impression contraire, qu'ils auraient été ses ennemis les plus acharnés. En réalité, Jésus a certainement reçu, enfant, son initiation religieuse par des pharisiens, et il ne l'a pas reniée, loin de là. Si les évangiles montent à ce point en épingle certains travers de certains pharisiens, c'est parce que ces derniers sont au contraire ceux qui sont les plus proches du christianisme naissant. C'est en quelque sorte une histoire de conquête de marché : on est sur le même créneau, il faut donc à tout prix faire la différence avec le concurrent.

Reste que cette scène où Jésus est "testé" comme un disciple par un maître, et à laquelle il ne se soustrait pas, peut nous surprendre. C'est que Jésus vient de sa Galilée, c'est là surtout qu'il s'est fait connaître, et il est possible que les rabbis pharisiens de Jérusalem n'aient pas voulu se contenter de ce qu'ils avaient entendu dire de lui, ils ont voulu vérifier concrètement quelle était la solidité de ses idées. Cette situation, où Jésus est l'interrogé, nous fait cependant penser à la scène que Luc situe à ses douze ans, quand il serait censément resté dans le Temple et surprenant les "maîtres" par l'intelligence de ses propos. C'est le seul autre épisode où nous voyons un Jésus dans cette même situation, de celui qui est plutôt l'élève. Peut-être est-ce là que Luc a puisé son inspiration ?