Une puissance
Or, en ces jours, il sort dans la montagne, prier. Il passe la nuit dans la prière de Dieu.
Quand arrive le jour, il convoque ses disciples. Il élit douze, d'entre eux, ceux-là qu'aussi il nomme apôtres : Simon, qu'il nomme aussi Pierre ; et André, son frère, Jacques, Jean, Philippe, Bartholomée, Matthieu, Thomas, Jacques (de Halphée), Simon, appelé le zélote, Judas (de Jacques), Judas Iscarioth, qui devint traître.
Il descend avec eux. Il s'arrête sur un lieu plat. Foule nombreuse de ses disciples, multitude nombreuse du peuple, de toute la Judée, de Iérousalem, du littoral de Tyr et Sidon : ils sont venus l'entendre, et être rétablis de leurs maladies. Ceux qui sont perturbés par des esprits impurs sont guéris. Toute la foule, ils cherchent à le toucher parce qu'une puissance sort de lui et les rétablit tous.
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C'est bien Luc qui nous parle le mieux de la prière de Jésus. D'abord, si on regarde chez Marc et Matthieu, les moments où ils disent que Jésus prie sont rarissimes. On en trouve mention chez Marc (1, 35) le lendemain de la journée inaugurale de Capharnaüm : "le matin, en pleine nuit, il se lève, sort et s'en va dans un lieu désert, et là il priait...". Puis après la multiplication des pains : il s'en va sur la montagne, à part, prier (Marc 6, 46 ; Matthieu 14, 23). Et enfin, bien sûr à Gethsémani, à trois reprises : il prie en disant "Mon Père, s'il est possible..." (Marc 14, 36.39 ; Matthieu 26, 39.42.44). On voit que chez Marc et Matthieu, soit on est dans un grand flou : il prie, voilà tout ce qu'on sait ; soit au contraire, à Gethsémani, on a droit à une prière très précise, une prière de demande, avec des mots formulés — bref, une prière comme les disciples pensaient qu'était une prière, dire des mots, les répéter : tout ce contre quoi Matthieu nous a pourtant mis en garde dans le sermon sur la montagne.
Par comparaison, on pourrait presque considérer que Luc fait une fixation sur la prière de Jésus ? Pas à ce point, bien sûr, il ne nous le montre quand même pas comme priant sans cesse (ce serait plutôt du côté de Jean qu'il faudrait chercher un tel sous-entendu), et il ne nous en donne pas non plus énormément plus de précisions, mais qu'on en juge. Ça commence à son baptême : Jésus, baptisé, prie, et s'ouvre le ciel, descend l'Esprit... (3, 21s). Puis après la guérison du lépreux : quant à lui, il se retirait dans les déserts, et priait (5, 16). Ensuite vient notre texte du jour, avant de choisir les douze ; puis un peu plus loin, juste avant la première annonce de la Passion : il était en prière dans un lieu solitaire, ses disciples étaient près de lui, il les interroge... (9, 18), et de nouveau juste après, pour la transfiguration : il monte sur la montagne pour prier, or, pendant qu'il prie... (9, 28s). Et on continue, juste avant d'enseigner le Notre Père : il se trouvait dans un certain lieu, il était à prier (11, 1). Ensuite on ne trouve plus que la prière à Gethsémani, mais on voit bien qu'au moins dans toute une première et longue partie de son évangile, Luc nous parle d'un Jésus qui avait l'habitude de se retirer à l'écart et de prier.
Sur le contenu de cette prière, maintenant, le traitement qu'a fait Luc de la prière de Gethsémani nous en dit déjà beaucoup. Luc, en effet, ne fait pas répéter à Jésus trois fois la même formule ! une fois suffit, par respect pour la tradition qu'il a reçue, mais ensuite : il prie plus intensément, sa sueur devient comme des caillots de sang... (22, 44). Luc est le seul à parler de cette sueur de sang, qu'on n'est pas forcément obligés de prendre au pied de la lettre, mais qui nous dit bien que la prière peut être tout autre chose qu'une histoire de conversation, même avec les meilleures intentions du monde. Mais c'est peut-être notre formule d'aujourd'hui qui est la plus belle, la plus éclairante. "Il passe la nuit" : peut-on imaginer que cette nuit entière ait consisté en un débit ininterrompu de mots à sens unique de Jésus à son Père ? ou peut-on imaginer que ce Père lui ait répondu avec des mots lui aussi ? Bien sûr que non. La prière de Jésus — et évidemment celle à laquelle nous sommes appelés nous aussi — ne peut que se situer au-delà des mots, dans un sentiment de présence réciproque et d'échanges qu'il faut bien qualifier d'ineffables, au sens propre du terme.
Et enfin : il passe la nuit "dans" la prière de Dieu. Notons d'abord qu'il n'est pas dit : il passe la nuit à prier Dieu ! Dieu n'est pas ici l'objet de la prière, mais la source. Grammaticalement, on peut dire que Dieu n'est pas le complément d'objet direct de l'action de prier de Jésus, mais le complément de nom de la prière : c'est sa prière à lui, Dieu, et Jésus passe la nuit dans cette prière, de Dieu. On peut peut-être insérer ici une petite réflexion pour continuer dans la grammaire : en grec, comme dans beaucoup d'autres langues, le complément d'objet direct est à ce qu'on appelle le cas de "l'accusatif" — et il faut bien reconnaître qu'une prière de paroles a toujours plus ou moins un aspect d'accusation, que ce soit de reproches ou de plaintes, à l'égard de Dieu. Tandis que le complément de nom est à ce qu'on appelle le cas du "génitif" — ce que nous pouvons comprendre ici comme soulignant que Dieu est le seul et vrai géniteur de toute prière. Voilà, en tout cas, ce qu'était certainement la prière de Jésus, et celle à laquelle nous sommes donc invités, nous aussi. Dans la prière, ce n'est pas nous qui disons, ce n'est pas nous qui faisons, c'est Dieu qui nous dit, qui nous sommes, c'est Dieu qui nous fait.
Et enfin à nouveau, mais surtout pour ceux qui ont la chance de connaître cette prière "de" Dieu : la prière à Gethsémani, alors, telle que Luc l'a comprise et nous la décrit, nous parle de cette présence dans laquelle Jésus avait l'habitude de se retrouver et qui, là, se dérobait. La sueur de sang peut se comprendre comme son effort désespéré pour retrouver un minimum de ce sentiment qui l'a plus ou moins habité tout du long de son ministère. C'est ce que nous expriment aussi Marc et Matthieu (et justement pas Luc) par les mots qu'ils attribuent à Jésus sur la croix : mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné. De deux manières différentes, les uns et l'autre nous parlent d'un moment où cette relation que Jésus entretenait avec son Père, cette relation qui lui inspirait sa conduite, qui était la source de tout son ministère, cette relation a cessé, et il s'est retrouvé dans une solitude et un doute dont nous pouvons nous représenter à quel point ils ont dû être terribles. C'est là aussi ce qu'on appelle dans certaines traditions mystiques, la nuit. Je ne saurais dire, pour ma part, si ce passage est une loi, une obligation ; c'est une question que je pose.

