Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Qui c'est celui-là !

Jeu. 24 Septembre 2015

Luc 9, 7-9 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Hérode, le tétrarque, entend tout ce qui arrive. Il est perplexe devant ce qui se dit. Pour certains : « Jean a été réveillé d'entre les morts. »  Pour certains : « Élie a paru. » Pour d'autres : « Quelque prophète d'entre les ancêtres s'est levé. » 

Hérode dit : « Jean, moi, je l'ai décapité ! Qui est celui-ci, dont j'entends de telles choses ? » Et il cherchait à le voir. 

 

 

Élie est emporté au ciel, par He-Qi

 

 

voir aussi : Le museau du renard, Un roi incertain, L'œil du prince, Hérode en sa coquille, Bruits qui courent

Le Messie reste une figure mystérieuse pour tous les juifs de l'époque, si ce n'est pour ceux d'aujourd'hui encore. Le point de départ est la prophétie de Daniel parlant de "comme un fils d'homme" ce qui signifie simplement "comme un homme". Cet homme vient après quatre "bêtes", de plus en plus terrifiantes, et qui reçoivent chacune leur tour la "domination", avant qu'enfin elle soit donnée au "fils d'homme". Tout ceci nous parle des empires qui se succèdent sur la terre, et particulièrement de ceux qui se sont annexé Israël au cours de son histoire. Depuis la déportation à Babylone, les juifs ne sont plus jamais redevenus pleinement souverains sur leur terre. Cette prophétie prédit que viendra cependant un jour "comme" un homme qui rétablira la justice de Dieu, c'est-à-dire qui rendra à Israël, son peuple élu, sa place prééminente parmi les nations.

Une telle lecture "basique" de la figure du Messie, de son rôle, et d'un Royaume, ou royauté de Dieu, à peu près limités au rétablissement de la souveraineté d'Israël sur sa terre promise, est partagée à peu près par tous à l'époque de Jésus, si ce n'est par nombre de juifs de nos jours encore. Cela n'empêche pas, au contraire, que le jour où cette royauté sera rétablie sera aussi comme celui de la fin des temps et du monde ; cette royauté doit être définitive et éternelle, on peut très bien broder à partir de là sur un pays de Cocagne où le lait et le miel couleront en abondance. Lorsque Jésus donne à manger à une foule de cinq mille hommes (sans compter les femmes et les petits enfants...), c'est un signe très clair ! Cette conception du Royaume, très terrestre, prosaïque presque, est essentielle à prendre en  compte si on veut comprendre quelque chose à l'histoire de Jésus, à la méprise totale dont il a été l'objet, de son vivant, y compris de la part de ses "disciples".

Mais revenons au "fils d'homme", ou plus précisément au "comme" un fils d'homme. On peut comprendre cette expression de plusieurs manières. Les bêtes féroces qui l'ont précédé ne sont pas nécessairement censées ne représenter que des personnes physiques, les empereurs et autres chefs de guerre qui ont intégré successivement Israël dans leur empire ; elles peuvent représenter de manière plus générale ces empires, des entités abstraites, mais qui utilisent, au moins aux yeux d'Israël, des modes de gouvernance qui les assimilent à des animaux. Le "comme un fils d'homme" pourrait alors signifier une manière humaine de gérer les peuples. Ceci dit, il n'est guère question à l'époque de démocratie... le pouvoir est toujours représenté par un, ou quelques, hommes forts, des meneurs, des chefs. La réflexion sur ce "comme" un homme ouvre alors la porte à de nombreuses spéculations : sera-ce un homme, au sens strict, ou un ange, ou quoi ?

Une seule chose est certaine : pour le judaïsme, ce "comme un homme" ne peut pas être Dieu lui-même. Comme dans l'islam, Dieu est absolument unique et hors du monde, il y a un abîme infranchissable entre lui et, non seulement les hommes, mais toute la création, qu'elle soit visible ou invisible. Il n'est pas question qu'un homme, ni même un ange, encore moins un animal, puissent être Dieu. Et si on serait peut-être tentés de chercher du côté des anges, pour avoir une gestion juste et sage, la prophétie parle bien d'homme, et non d'ange, avec juste ce "comme". Dans le fond, on est dans une tension entre, d'un côté ces bêtes, ces animaux, qui le précèdent, et de l'autre des anges, parfaits peut-être mais en fait dans un autre monde. On cherche donc bien un homme, mais un homme exceptionnel, extraordinaire tout en étant quand même bien homme. De ce point de vue, Élie, qui n'est jamais mort mais a été enlevé vivant au ciel, fait un très bon candidat !

Tel est donc l'arrière-plan des attentes sur le Messie à l'époque de Jésus. Beaucoup pensent que ce sera Élie (et ce sujet est très fortement sous-jacent dans les évangiles, qui montrent souvent Jésus agissant à la manière d'Élie), un peu comme les musulmans croient que Jésus, qui pour eux n'est pas mort sur la croix, reviendra aussi à la fin des temps, soit qu'il sera lui-même le Mahdi — équivalent strict du Messie tel que nous l'avons décrit ici —, soit qu'il l'accompagnera. Mais cette idée qu'il faille que le "comme un homme", le Messie ou le Mahdi, soient nécessairement une figure du passé (ici encore, si ce n'est pas Élie, on cherche dans les prophètes "d'entre les ancêtres", ou Jean tout juste décédé...) ne trouve aucun appui dans la prophétie de Daniel ! "Comme un fils d'homme" qui doit venir n'a aucune raison d'être un personnage déjà connu, et il serait bon aussi, il me semble, de sortir de cette lecture de l'ensemble de la prophétie comme ne parlant nécessairement que d'individus. Particulièrement si on prend en compte la quatrième des "bêtes", sa description, proche de celle de la bête de l'Apocalypse, parle bien d'un principe malfaisant, pas d'une personne précise.

Le "fils d'homme" — même si Daniel le pensait certainement comme un être, unique — doit être lu comme un symbole d'une humanité qui s'extirpe de ses instincts de possession et de pouvoir. Et si Jésus s'est désigné lui-même, de la manière la plus constante, comme étant ce fils de l'homme, alors même qu'il refusait d'être le Messie, ce ne peut pas être non plus pour affirmer ainsi qu'il aurait été cette figure unique qui allait prendre les rênes de la destinée du monde... La figure du fils de l'homme est une invitation à commencer par devenir maître de soi-même, avant de prétendre régenter qui que ce soit d'autre, comme il s'y efforçait lui-même, et comme il l'a prouvé en préférant la mort sur la croix plutôt que de se laisser instrumentaliser par quelque parti que ce soit, à commencer par ceux qui se considéraient comme ses disciples, et qui le deviendront effectivement, mais après. Car c'est bien ce qu'ils voulaient, abdiquer leur liberté pour que ce soit lui qui les dirige, mais c'est ce que lui refusait, pour qu'ils puissent le trouver par et pour eux-mêmes, ce chemin du fils de l'homme.