Partage d'évangile quotidien
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Histoires de pouvoirs

Mer. 23 Septembre 2015

Luc 9, 1-6 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il convoque les douze. Il leur donne puissance et autorité sur tous les démons et pour guérir des maladies. Il les envoie proclamer le royaume de Dieu et rétablir les infirmes.  Il leur dit : « Ne prenez rien pour le chemin, ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent, ni avoir chacun deux tuniques. En quelque maison que vous entriez, là, restez, et de là, sortez. Et ceux qui ne vous accueillent pas ? En sortant de cette ville-là, secouez la poussière de vos pieds en témoignage contre eux ! » 

Ils sortent, ils passent par les villages : ils annoncent la bonne nouvelle et guérissent en tout lieu. 

 

 

Le prince de la paix, par He-Qi

 

 

voir aussi : Comme le maître, À la grâce de Dieu, Pleins pouvoirs, Voyagez léger !, Vitesse supérieure

L'envoi en mission des douze ! Si on ne se réfère qu'à Marc, qui n'en dit en tout et pour tout à peu près que ce que Luc nous en dit ici aussi, on ne peut que s'interroger sur le peu d'informations dont nous disposions au sujet de cet événement. Une affirmation de principe : Jésus aurait décidé, à un moment de son ministère, de déléguer ses prérogatives aux douze ; il les aurait chargés de "proclamer le Royaume", ce qui implique nécessairement qu'il leur aurait aussi donné la capacité de guérir. Les deux ne peuvent qu'aller ensemble ; si les douze ne faisaient que prêcher la proximité du Royaume, sans produire de "signes", leur prédication était celle de Jean Baptiste, pas celle de Jésus. Toute la différence entre la prédication de Jean et celle de Jésus tient aux signes ; Jean n'accomplit pas de miracles, ne guérit pas, n'exorcise pas, et ce qu'il prêche n'est que la venue "prochaine" du Royaume ; tandis que Jésus guérit et exorcise, et ce qu'il prêche est que le Royaume est "déjà" en train de s'instaurer.

Le problème, quand même, c'est qu'il semble absolument improbable que les douze aient été en mesure de guérir qui que ce soit. Il faudrait pour cela que ce don de guérison soit un truc, une science ou un pouvoir, qu'on pourrait acquérir indépendamment de ses dispositions d'esprit intérieures, de son état spirituel personnel. Car ce que nous indiquent par ailleurs les évangiles, c'est que les douze voient ces signes principalement comme des pouvoirs et comme moyens d'acquérir du pouvoir. Jusqu'à la toute dernière fin avant la mort de Jésus — et même encore après si on en croit Luc — les douze sont restés sur un schéma où il s'agissait de prendre le pouvoir à Jérusalem, avec Jésus comme roi et eux comme ministres. Il est difficile d'envisager dans ces conditions qu'ils aient été réellement capables de guérir... Quant à ce que Jésus leur ait donné une telle capacité sans qu'ils n'en soient intérieurement dignes, n'est-ce pas encore pire comme idée ?

On comprend donc pourquoi nous avons si peu d'informations sur cette fameuse censément mission des douze : il n'y en a pas eu. Si on examine d'ailleurs, maintenant, les recommandations qui auraient été données, on doit se poser la question : ces conditions dans lesquelles les douze doivent effectuer leur mission sont-elles différentes de celles qu'ils connaissent lorsqu'ils sont avec Jésus, en pérégrination de village à village ? il n'y aurait réellement aucune raison à cela ; ces conditions sont celles qu'ils vivent déjà avec lui, ils les connaissent bien, ce discours ne peut pas s'adresser à eux. Et puis, une dernière question, et pas la moindre : s'ils ont réellement accompli monts et merveilles au cours de cette fameuse mission, comment se fait-il que nous n'en ayons pas le moindre commencement de début de relation du moindre plus petit de ces exploits supposés ? Nous avons donc affaire, du début à la fin, à une affirmation de principe en termes parfaitement généraux et vagues : Jésus aurait envoyé les douze en mission et cette mission aurait été une parfaite réussite, et si vous avez un doute c'est que vous êtes de mauvaise foi.

Si on veut maintenant invoquer le discours missionnaire de Matthieu, très long, très étoffé, on ne fera que se tirer une balle dans le pied : ce discours embraye en fait sur des conditions de prédication (persécutions) qui n'ont existé que bien après la mort de Jésus ; c'est un discours qui a été composé par Matthieu, après avoir connu ces persécutions. Il y a aussi le second envoi en mission, de soixante dix ou douze disciples, qu'on ne trouve que chez Luc ; ses raisons, cette fois-ci, sont propres à Luc : les douze symbolisaient les douze tribus d'Israël, leur mission ne concernait donc symboliquement que Israël, tandis que le nombre soixante dix ou douze symbolise l'ensemble des nations, leur mission concerne donc symboliquement les païens. Luc a dupliqué l'envoi en mission pour signifier que l'évangélisation des païens était une volonté de Jésus lui-même. Ce que nous pouvons donc trouver, en tout et pour tout, concernant cet envoi en mission, et qui puisse remonter aux sources anciennes de la tradition — nommément la source Q — est ce que nous trouvons chez Marc, repris ici par Luc, c'est-à-dire donc quelque chose de très fragile et largement sujet à caution.

Ce que nous dit tout ceci est cependant très important, mais pas au sujet de ce qui s'est passé du vivant de Jésus, mais de ce qui s'est passé après. Si la tradition de ces tout premiers chrétiens qui nous ont laissé la source Q a éprouvé le besoin de placer un envoi en mission — où des disciples prêchaient et guérissaient — sous l'autorité directe de Jésus, la raison en est qu'une telle mission, avec de tels signes se produisant, était ce qu'ils vivaient, eux. Ils prêchaient, et, ils guérissaient. On peut regretter qu'ils aient accordé une telle importance à ces guérisons, mais d'un autre côté, si on comprend bien que le don de guérison n'est justement pas quelque chose qu'on maîtrise — c'est-à-dire qu'ils ont été les premiers surpris que cela se produise —, alors on comprend qu'en disant que c'était Jésus lui-même qui leur avait donné cette "mission", ils voulaient seulement, en quelque sorte, rendre à César ce qui est à César, dire en somme que ce n'étaient pas eux qui guérissaient mais Jésus à travers eux.