Erreurs sur la personne
Et voici quel fut le témoignage de Jean, quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander : « Qui es-tu ? » Il le reconnut ouvertement, il déclara : « Je ne suis pas le Messie. »
Ils lui demandèrent : « Qui es-tu donc ? Es-tu le prophète Élie ? » Il répondit : « Non. Alors es-tu le grand Prophète ? » Il répondit : « Ce n'est pas moi. » Alors ils lui dirent : « Qui es-tu ? Il faut que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés. Que dis-tu sur toi-même ? » Il répondit : «Je suis la voix qui crie à travers le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe. »
Or, certains des envoyés étaient des pharisiens. Ils lui posèrent encore cette question : « Si tu n'es ni le Messie, ni Élie, ni le grand Prophète, pourquoi baptises-tu ? » Jean leur répondit : « Moi, je baptise dans l'eau. Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas : c'est lui qui vient derrière moi, et je ne suis même pas digne de défaire la courroie de sa sandale. »
Tout cela s'est passé à Béthanie-de-Transjordanie, à l'endroit où Jean baptisait.
voir aussi : Incognito, Qui es-tu ?
Au temps de Jésus, et depuis plus de cinq cent ans, les juifs vivent sous occupation étrangère. Leur suprématie territoriale n'avait pas duré plus longtemps, et encore à condition de ne prendre en compte que la Judée, puisque le 'royaume du nord' pour sa part était déjà tombé bien avant. C'est dire qu'ils pouvaient se poser des questions sur la réalité de leur élection par Dieu comme peuple partenaire d'une alliance particulière, spécifique, bref, sur leur vocation. Dieu avait promis à Abraham qu'il donnerait à sa descendance une terre, ils ont effectivement été maîres chez eux pendant à peu près cinq cent ans, mais cela fait cinq cent ans que ce n'est plus le cas.
Pendant cette période d'occupation étrangère, ils n'ont cessé de se poser des questions : quelles erreurs ont-ils commises pour que Dieu les abandonne, et surtout comment Dieu va-t-il les sortir de là ? C'est ça qu'ils attendent ; la venue du Royaume, pour eux, c'est d'abord et avant tout la restauration de leur suprématie territoriale. C'est une restauration qui sera cette fois définitive, parce que non seulement ils redeviendront maîtres chez eux, mais que de plus les autres nations reconnaîtront leur suprématie spirituelle et se soumettront volontairement à leur rôle de guides et lumière pour tous les peuples. Comment cela se produira-t-il ? les détails ne sont pas clairs.
Il y a des textes d'anticipation, ce qu'on appelle des 'apocalypses'. Ces textes ne sont évidemment pas des descriptions claires d'événements précis. Ce sont des visions floues, susceptibles de nombreuses interprétations. Mais ce qui est commun dans tous les scénarios, dans toutes les attentes, dans toutes les espérances, c'est qu'il y aura quelqu'un, une personne, un personnage, qui viendra et qui prendra en main et dirigera le processus. C'est la question que sont venus poser à Jean ces émissaires des autorités religieuses de Jérusalem : est-il cette personne que tous attendent ? Et Jean répond par la négative, en reprenant successivement les différentes caractéristiques que les uns et les autres attribuaient à ce personnage providentiel :
Le Messie : c'est sans doute le terme le plus générique. 'Messie' veut dire 'oint', c'est-à-dire "qui a reçu une bénédiction spéciale" de Dieu. Les rois d'Israël étaient oints. Les prêtres aussi étaient oints, et encore les prophètes. Le 'Messie', le 'Oint' désigne donc cette personne, qui aura reçu l'onction totale, royale, sacerdotale et prophétique. En déclarant de suite, sans que cela lui ait été demandé précisément, qu'il n'est pas le Messie, Jean coupe court sur ce point : ce n'est pas lui celui que tout le monde attend.
Élie : c'est un des prophètes les plus populaires, et, surtout, Élie n'a pas connu la mort. Parvenu au terme de sa vie terrestre, Élie a été emporté au ciel sur un char de feu, sous les yeux de son successeur spirituel, Élisée. Certains pensent donc que le Messie pourrait être Élie de retour sur terre. À défaut d'être le Messie lui-même, il pourrait quand même revenir pour jouer un rôle d'assistance. Jean ici se défend d'être Élie, et de fait Élie n'est pas censé se 'réincarner' dans un nouvel être humain, mais revenir, adulte, comme il était quand il est parti. Certains évangélistes, et peut-être Jésus lui-même, laisseront quand même entendre que Jean a joué d'une certaine manière le rôle d'Élie.
Le 'grand' prophète : le texte grec n'a pas cet attribut 'grand', il parle du prophète tout court, c'est la traduction qui veut ici souligner qu'il ne s'agit pas d'un prophète quelconque. Ce prophète vient de Deutéronome 18, 15... Les hébreux viennent de quitter l'Égypte et Dieu se révèle à eux à force d'éclairs et de coups de tonnerre, et ils ne le supportent pas. Dieu promet alors à Moïse qu'il suscitera un jour un prophète qui, comme lui, Moïse, aura le rôle d'intermédiaire entre Dieu et eux. Moïse est effectivement compté parmi les prophètes, mais il eut aussi les rôles de chef spirituel et temporel. Un nouveau Moïse réunirait donc les trois onctions, royale, sacerdotale et prophétique. Mais Jean réfute aussi cette identification.
Jean, donc, semble vouloir prendre ses distances avec toutes ces images, tous ces archétypes. Le poids du passé est toujours un piège dans toute aventure spirituelle. Il le dit clairement par ailleurs : vous vous enorgueillissez de descendre d'Abraham, mais Dieu peut fabriquer des descendants d'Abraham même à partir de ces pierres sur le chemin ! C'est le même Dieu, c'est la même promesse, mais en même temps c'est nouveau, tellement nouveau, qu'il faut savoir quitter les sentiers battus du connu si l'on veut y accéder. Jésus, pour sa part, ne saura peut-être pas garder autant de distance, et en tout cas se retrouvera piégé dans la statue du Messie et les rets matérialistes du Royaume tel qu'il était attendu.


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