L'artisan à son œuvre
On célébrait à Jérusalem l'anniversaire de la dédicace du Temple. C'était l'hiver. Jésus allait et venait dans le Temple, sous la colonnade de Salomon. Les Juifs se groupèrent autour de lui ; ils lui disaient : « Combien de temps vas-tu nous laisser dans le doute ? Si tu es le Messie, dis-le nous ouvertement ! »
Jésus leur répondit : « Je vous l'ai dit, et vous ne croyez pas. Les oeuvres que je fais au nom de mon Père, voilà ce qui me rend témoignage. Mais vous ne croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis. Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, personne ne les arrachera de ma main. Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut rien arracher de la main du Père. Le Père et moi, nous sommes UN. »
voir aussi : Messie toi-même, un plus un égale un, Au jardin de mon Père
"Es-tu le Messie ? – Le Père et moi, nous sommes un." Le moins que l'on puisse dire est que la réponse ne répond pas vraiment à la question. Le Messie est une figure précise de l'espérance juive, on attend de lui qu'il inaugure le Royaume, ce qui suppose nécessairement et au minimum la restauration de la souveraineté du peuple d'Israël sur sa terre, et en prime la reconnaissance par les nations païenne de l'élection des juifs par Dieu comme étant ses enfants préférés. Jésus n'est pas dans cette rhétorique. Dans l'esprit de Jean, et il a raison bien sûr, Jésus est tout autre chose de beaucoup plus intéressant. Mais à l'époque de Jésus, les 'Juifs' en question (c'est-à-dire, vu le contexte, certainement des sadducéens) sont incapables de faire un lien entre cette réponse et leur préoccupation. Cette réponse ne peut avoir de sens, une chance de se faire comprendre de ceux à qui elle s'adresse, qu'à la période à laquelle l'évangile est rédigé, après la destruction du Temple et de Jérusalem, après la punition terrible opérée par les romains, après la preuve par les faits qu'il n'y aura pas de nouveau royaume d'Israël.
Pourtant, la communauté johannique n'abolit pas l'élection d'Israël ! Ce n'est pas chez eux que l'on rencontre, comme dans les communautés pauliniennes, autant si ce n'est plus de non-juifs que de juifs. Leur réponse est bien, dans leur esprit, adéquate à la question du Messie. S'ils ont su faire évoluer son rôle d'une vision encore très matérielle, de restaurateur du royaume de David, à celle-là beaucoup plus spirituelle, de Fils de Dieu, ils n'ont pas pour autant su voir l'universalité des conséquences d'un tel changement de paradigme. En celà, la communauté de Jean reste très proche de celle de Matthieu. Jésus, le Fils de Dieu, est né chez les juifs, cela leur semble confirmer que les juifs ont une place particulière dans le plan de Dieu. La communauté de Jean, comme celle de Matthieu, se garde donc bien de se mélanger aux goïms, aux nations. La communauté de Jean, en outre, considère qu'elle seule comprend et détient la vérité sur Jésus, elle se garde de plus de se mélanger aux autres communautés chrétiennes de son temps. Mais c'est une autre question.
Ce qui a permis tant à Matthieu que Jean de rester dans cet enfermement xénophobe, c'est d'en être resté au piédestal, au Jésus statue, de nature différente des autres hommes, au médiateur unique, passage obligé, entre Dieu et les hommes. Le Jésus seul Dieu avec Dieu, peut effectivement cautionner la prééminence d'Israël comme chemin du salut. Nous voyons de nos jours les conséquences de ces choix dans certaines branches du christianisme qui retournent s'installer en Israël, la considérant comme le lieu où s'inaugurera réellement le Royaume, prêts à soutenir les revendications les plus délirantes d'extension des colonies, bref, épousant totalement la cause du sionisme. Je dirais, personnellement, que ces gens ont au moins le mérite d'une certaine cohérence dans leurs convictions. Si Jésus est effectivement le Fils unique de Dieu, c'est donc que, malgré les apparences, Dieu n'avait pas abandonné son peuple, comme peut en témoigner aussi le fait qu'après de nombreux siècles de vicissitudes, son peuple a bien enfin repris possession de sa terre. C'est toujours la même logique, selon laquelle certains détiendraient seuls la vérité, et toute la vérité.
Les communautés matthéennes et johaniques ont en fait disparu dans les oubliettes de l'histoire. C'est leur peuple lui-même qui les a exclues de leur sein, par la voix des pharisiens, le seul 'parti' à avoir survécu à la destruction de Jérusalem. À partir de ce moment, ils ont été obligés de se rendre à l'évidence et de se rallier au troisième modèle, ouvert celui-là sur le monde dans son ensemble, le modèle paulinien. Il est donc clair que les intuitions de Paul ont porté beaucoup plus de fruits que celles de Matthieu et de Jean. Comme ces derniers, Paul a contribué à la création de l'idole Jésus, mais contrairement à ces derniers, il a eu l'intelligence de comprendre que ce 'produit' avait suffisamment de potentiel, et plus d'avenir, en le proposant à tous plutôt qu'aux seuls juifs. Lui-même le regrettait cependant, mais ces scrupules finiront d'être balayés par son héritier, Luc. À partir de là, donc, Jésus-Christ a pu partir à la conquête du monde, avec le succès que l'on sait. Pourtant, les temps arrivent maintenant, où la supercherie finit. Le Fils unique ne fait plus recette. Par contre l'homme fascine toujours autant, et même plus que jamais. C'est donc que nous entrons dans les temps où son véritable héritage va peut-être pouvoir se révéler et porter tous ses fruits.


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