Témoignage capital
« Si je n'étais pas venu et ne leur avait pas parlé, ils n'auraient pas de péché. Mais maintenant ils n'ont pas d'excuse à leur péché. Qui me hait hait aussi mon Père. Si je n'avais pas fait parmi eux les œuvres que nul autre n'a faites, ils n'auraient pas de péché. Or, maintenant qu'ils ont vu, ils nous haïssent, et moi et mon Père. Mais c'est pour que soit accomplie la parole écrite dans leur loi : Ils m'ont haï sans raison.
« Quand viendra le Paraclet, que moi je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui vient d'auprès du Père, lui témoignera pour moi. Et vous aussi vous témoignerez, parce que dès le commencement vous êtes avec moi.
« Je vous ai parlé ainsi, pour que vous ne soyez pas choqués : Ils vous feront exclus de synagogue, et même l'heure vient où qui vous tuera croira offrir un culte à Dieu. Ils feront ces choses parce qu'ils n'ont connu ni le Père ni moi. Mais je vous ai parlé ainsi pour que, quand viendra leur heure, vous vous souveniez que moi je vous l'ai dit. Ces choses, je ne vous les ai pas dites dès le commencement, parce que j'étais avec vous. »
voir aussi : Témoins à charge, Appel à témoins, Fauteur de péché, Passage de témoin, ... et sans excuse
Pourquoi les gens ont-ils toujours besoin d'un ennemi ? Il est certain que chrétiens et juifs — c'est-à-dire, après la destruction du Temple, essentiellement les pharisiens — ont divergé à partir d'un certain moment, et c'était normal : tant qu'il ne s'agissait que d'un désaccord sur le fait que Jésus ait ou non été le Messie, on pouvait encore se reconnaître mutuellement comme frères de la même famille, mais à partir du moment où les chrétiens en sont arrivés à faire de Jésus l'égal de Dieu lui-même, le judaïsme ne pouvait pas l'accepter. Les chrétiens ont donc alors, effectivement, été "exclus de synagogue". Qu'il ait pu y avoir quelques échauffements tout au long de cette période, et particulièrement lors de la rupture, sans doute. Qu'il ait pu y avoir des meurtres, c'est possible aussi, mais, comme pour Jésus lui-même, on doit se garder d'en attribuer les raisons exclusivement aux désaccords sur le fond, théologiques, et tenir qu'il s'agissait plus d'histoires de luttes pour le pouvoir, politiques. Ce sont les écrits faits par la suite, comme ce passage de l'évangile de Jean que nous avons abordé depuis samedi (mais les synoptiques sont loin d'être en reste sur le même thème), qui cristallisent l'histoire ainsi, plaçant l'autre dans le rôle du démon ou de son auxiliaire.
Il faut diaboliser l'autre, c'est une nécessité dans toute brouille, pour pouvoir se rassurer sur sa propre conscience, ne pas être obligé de se remettre soi-même en cause. Ainsi donc, non seulement les juifs qui n'ont pas reconnu qui était Jésus sont décrétés pécheurs pour cette seule raison, mais en plus on tient qu'ils n'ont aucune excuse, aucune circonstance atténuante ! On entre dans une logique dangereuse, dès qu'on tient que sa voie spirituelle est la seule valide et qu'elle doit s'imposer à tous, étant donné qu'il est certain que tout le monde ne s'y ralliera pas. On n'a plus alors que deux solutions : en reporter la faute sur ceux-là mêmes à qui elle ne convient pas, ce qui, dans le pire des cas, peut amener à justifier qu'on prenne à leur égard les mesures les plus extrêmes. Ou bien, décréter que s'il en est ainsi, c'est que c'est Dieu lui-même qui le veut, c'est lui qui en prédestine certains à "comprendre" et d'autres à en être incapables, ce qui en général sera moins dangereux pour ces autres en question, qu'on laissera aller à leur supposée damnation éternelle, mais qui n'est quand même pas satisfaisant du tout quand on prétend en même temps que ce Dieu n'est qu'amour... On trouve ces deux tendances dans l'évangile de Jean, qui marquent les limites de la dégradation du message original transmis par le disciple que Jésus aimait.
Et puis, au milieu de ces considérations ultérieures, perturbantes, mais de peu d'intérêt sur le fond, nous avons quand même cette nouvelle annonce de la venue de l'Esprit, et au sujet duquel il nous en est dit un peu plus que jusqu'à présent. La première fois qu'il a été question de l'Esprit (14, 16-17), c'était juste pour affirmer qu'il était tout proche des disciples et qu'après la résurrection il serait alors en eux. Puis, un peu plus loin (14, 25-26), il a été expliqué que, lorsqu'ils le recevraient, ils comprendraient alors tout ce que Jésus leur avait dit. Et maintenant, l'ayant reçu et comprenant enfin par eux-mêmes de quoi il s'agit, qu'il pourront donc témoigner à leur tour, comme Jésus a témoigné. Et il est ajouté : "parce que, dès le commencement, vous êtes avec moi". Cette proposition circonstancielle est généralement interprétée comme faisant allusion au fait que les onze auxquels Jésus s'adresse sont censés l'avoir suivi depuis les débuts de son ministère public ; ce serait donc un des fondements de l'autorité apostolique. Le problème, c'est que, quand même, Jean se moque pas mal de l'autorité apostolique en général, et à peu près autant du supposé groupe des douze.
Si on recherche l'utilisation du mot grec ἀρχή (arché) dans l'évangile de Jean, on trouve effectivement quelques occurrences où il ne peut désigner que le commencement du ministère de Jésus. C'est le cas juste après, dans notre texte du jour ; c'est le cas par excellence en 2, 11 : "Tel est le commencement des signes que fait Jésus à Cana en Galilée". Mais "arché" n'a pas qu'un sens temporel, il signifie aussi tout ce qui est premier, par exemple le chef dans une hiérarchie, ou encore ce qui est essentiel, fondamental. C'est dans ce dernier sens qu'on peut le comprendre en 8, 44 à propos du diable : il est tueur d'homme "par nature" pourrait-on traduire, plutôt que "dès le commencement". C'est aussi dans ce même sens qu'on peut le lire dans le prologue à propos du Verbe : "Il était pas essence tourné vers Dieu" (1, 2). C'est encore dans ce même sens qu'il semble judicieux de le comprendre ici : lorsqu'ils auront reçu l'Esprit, les disciples témoigneront parce qu'ils seront avec Jésus, nés avec lui à la même origine divine. En ce sens, on peut même garder le mot "commencement", mais il ne désigne alors pas seulement le commencement du ministère public de Jésus, mais bien son commencement comme Verbe...


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