La gloire du "fils"
Jésus parle ainsi ; puis il lève les yeux au ciel et dit : « Père, l'heure est venue, glorifie ton fils, que le fils te glorifie.
« Ainsi tu lui as donné pouvoir sur toute chair, afin que tout ce que tu lui as donné leur donne vie éternelle. Telle est la vie éternelle : c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul Dieu véritable et celui que tu as envoyé, Jésus messie.
« Pour moi, je t'ai glorifié sur la terre, j'ai accompli l'œuvre que tu m'avais donnée à faire. Et maintenant, glorifie-moi, toi, Père, auprès de toi, de la gloire que j'avais avant que le monde soit, auprès de toi.
« J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi, et tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. Maintenant ils savent que tout ce que tu m'as donné vient d'auprès de toi : les mots que tu m'as donnés, je leur ai donnés, ils les ont reçus, et vraiment ils ont su que je suis sorti d'auprès de toi, et ils ont cru que c'est toi qui m'a envoyé.
« Moi, je prie pour eux. Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés, car ils sont tiens : tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi et j'ai été glorifié en eux. Je ne suis plus dans le monde. Et eux sont dans le monde. Et moi, je viens vers toi. Père saint, garde-les en ton nom que tu m'as donné pour qu'ils soient uns comme nous. »
voir aussi : Une unique unité, La mort comme oeuvre d'art, À dieu, Éternel commencement, Je viens vers Toi
Jésus a désormais accompli tout ce qu'il pouvait, il a témoigné du Père auprès des disciples du mieux qu'il lui était possible — c'est-à-dire du mieux de ce qu'ils pouvaient recevoir —, en ce sens il a "accompli l'œuvre qu'Il lui avait donnée à faire". Nous pouvons nous interroger dans quelle mesure ces disciples savent, à ce moment-là, que Jésus "leur a donné les mots que le Père lui a donnés", dans quelle mesure "ils les ont reçus", dans quelle mesure ils "savent vraiment que Jésus est sorti d'auprès du Père", que "c'est Lui qui l'a envoyé". En réalité, à ce moment-là, il manque justement encore une clé, un sceau, et c'est ce que Jésus demande maintenant : qu'il soit glorifié — par la résurrection —, et ainsi lui aussi glorifiera le Père — puisque c'est ce qui déclenchera la compréhension et l'adhésion réelle des disciples, c'est ce qui va les faire basculer. La résurrection de Jésus agira comme le catalyseur sur une solution chimique dans laquelle tous les ingrédients sont désormais rassemblés. L'enjeu de cette opération finale n'est quand même pas rien, puisqu'il est affirmé que "tout ce que le Père a donné au fils" — et qu'il a donc à son tour donné aux disciples —, "leur donnera vie éternelle". On n'est pas tout-à-fait dans n'importe quelle réaction chimique ! il s'agit rien moins que d'initier une chaîne, allumer un feu, inaugurer une pandémie, qui guérira de la mort, qui inoculera l'éternité, à ceux qu'elle atteindra...
Alors bien sûr, en ce moment crucial (c'est le cas de le dire), c'est pour ces disciples que Jésus prie, ceux-là qui sont à priori les plus susceptibles d'être touchés lorsque viendra la "glorification" de Jésus par le Père, ceux par lesquels Jésus glorifiera alors le Père en retour. Mais s'il prie pour eux, c'est parce qu'il sait que l'épreuve qui vient pourrait aussi aboutir à l'effet inverse, leur faire renier ce qu'ils ont reçu jusqu'à présent et qui est si fragile en eux. Dans le fond, si l'évangile de Jean essaie d'atténuer la Passion de Jésus, essaie de nous décrire un Jésus qui y va "la fleur au fusil", qui la traverse presque le sourire aux lèvres, c'est autant parce que cet évangile est dans la christologie très haute d'un Jésus sachant tout à l'avance — et notamment sachant pertinemment de quelle façon cela se terminera : la sublimation de son corps dans le tombeau —, que parce qu'il veut éviter de s'appesantir sur le risque pour les disciples d'entrer à ce moment-là dans le doute. Risque qui a été bien réel pour ceux qui avaient suivi Jésus jusque là au cours de son ministère terrestre, mais risque aussi pour ceux auxquels l'évangile est destiné, ceux qui s'initient auprès de cette communauté, qui pourraient se mettre à s'interroger sur le sérieux de ce qu'on leur propose s'ils apprenaient que Jésus lui-même ne savait pas trop où il allait...
Ce qui est arrivé au corps de Jésus, une fois dans le tombeau, a toujours été une pierre d'achoppement. C'est cet événement qui a permis au disciple que Jésus aimait, et à sa suite à la communauté qu'il a fondée, d'accéder à la vie de l'Esprit ; on peut comprendre qu'ils aient alors quelque peu crédité Jésus de plus que ce que lui-même croyait ou pensait. Ce faisant, cependant, il n'est pas sûr qu'ils aient bien servi la cause qu'ils pensaient défendre. Très vite, en effet, constatant que le corps des disciples ne bénéficie pas de la même opération, il va être considéré qu'un tel objectif ne concernait que lui, que son corps à lui. De là, d'une part, l'idée que lui devait bien le savoir, que cela lui arriverait ; mais d'autre part, aussi, un déplacement de l'espérance et des visées. La philosophie grecque méprise la chair et la matière (contrairement au judaïsme !), estimant que seule la pensée, l'immatériel, est apte à l'immortalité, et le christianisme, ayant ainsi renoncé à viser à une vie dans l'Esprit qui agisse jusque sur le corps, va naturellement adopter le paradigme culturel hellénique. Certes le christianisme parle encore de "résurrection de la chair", mais cela ressemble à une opération magique et mystérieuse, qui viendrait prendre place "à la fin des temps", sans qu'on ait aucune idée de comment cela pourra se faire.
S'est donc développée toute cette "spiritualité" où le corps est plutôt considéré comme un obstacle, voire un ennemi, dont on aspire à être délivré, dans le même temps qu'on s'affirme être une religion de l'incarnation ! D'autres, quand même, conscients de la contradiction, ont recommandé un respect du corps, d'en prendre soin — sans excès non plus, cela s'entend —, puisqu'il nous a été donné ; ce serait effectivement ingrat de le mépriser, mais on ne va pas encore assez loin ainsi, cela montre encore une incompréhension de pourquoi nous avons un corps ! on reste dans l'idée que le corps n'est qu'une condition provisoire, dont on aspire toujours à être délivré... Alors évidemment que le corps du ressuscité présente des caractéristiques bien différentes de nos corps actuels. Mais ce n'est pas en le reniant que Jésus a pu entrer dans la résurrection, tout au contraire. La croix n'a pas été le moyen commode par lequel il a réussi à s'en débarrasser, ce n'est pas un autre corps qu'il a reçu dans le tombeau, c'est celui-là même qui est parvenu au terme de sa spiritualisation, et on ne voit pas pourquoi il en irait différemment pour nous.


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