La nuit des revenants
Le soir venu, les disciples de Jésus descendirent au bord du lac. Ils s'embarquèrent pour gagner Capharnaüm, sur l'autre rive. Déjà il faisait nuit, et Jésus ne les avait pas encore rejoints. Un grand vent se mit à souffler, et le lac devint houleux.
Les disciples avaient ramé pendant cinq mille mètres environ, lorsqu'ils virent Jésus qui marchait sur la mer et se rapprochait de la barque. Alors, ils furent saisis de crainte. Mais il leur dit : « C'est moi. Soyez sans crainte. »
Les disciples voulaient le prendre dans la barque, mais aussitôt, la barque atteignit le rivage à l'endroit où ils se rendaient.
voir aussi : Surprenants voyageurs, Revenant déjà, Téléportations
La suite de la multiplication des pains : la marche sur la mer, toujours dans la version de Jean. Jésus, donc, a fui, cette foule qui voulait le "prendre de force" comme figure de proue de leurs aspirations politiques. Il s'est enfui dans la montagne, il leur a échappé. Ils ont passé l'après-midi à essayer de le retrouver, mais la montagne est grande, et on n'est pas dans un film d'aventures avec des pisteurs indiens. Ils ne l'ont pas trouvé, et maintenant le soir tombe. "Le soir venu ... déjà il faisait nuit, et Jésus ne les avait pas encore rejoints". Alors les disciples font comme le soir, ils laissent tomber eux aussi : ils remontent dans leur barque et repartent d'où ils sont venus, à Capharnaüm. Ils ne sont pas les seuls, une partie de la foule repart chez elle, que ce soit en barque ou à pied. Mais d'autres aussi restent sur place, campent pour la nuit sur les bords du lac. C'est du moins ce qu'on peut comprendre dans l'histoire un peu embrouillée qui se passera le lendemain.
Pour l'instant, les disciples rament, au propre comme au figuré. Il y a "un grand vent", le lac est "houleux" : mais encore plus dans leur tête. C'est la débâcle. Il ne faut pas les prendre pour des saints ! Eux aussi ne pensaient qu'à une prise du pouvoir, c'était ce qu'ils attendaient le plus ardemment, et avec le nombre qu'ils étaient ce jour-là, ils avaient bien espéré que ça allait se produire. Et puis la douche froide, Jésus qui refuse catégoriquement, et ça ils l'ont bien compris aussi. C'est pour ça qu'ils ont repris la barque, ils n'y croient plus, et ils n'y comprennent plus rien. Ils sont perdus : ils se sont donc trompés à ce point ? Jésus n'est qu'un dégonflé ? un minus qui n'a même pas le courage d'aller au bout de ses opinions, alors qu'ils étaient plus de cinq mille prêts à le suivre ? Ils oscillent entre l'envie de le maudire, et celle de se maudire eux-mêmes pour s'être laissés prendre à ses belles paroles.
Ils en sont là, et puis voilà qu'ils le voient, là, debout, à côté de la barque ! C'est Jean qui est le plus sobre sur ce passage, et sans doute le plus proche de l'événement réel. Il nous parle uniquement de cette vision de Jésus par les disciples dans la barque. Il ne prétend pas, comme Marc, que Jésus soit monté à ce moment avec eux dans l'embarcation. Encore moins comme Matthieu, grandiloquent, avec son Pierre qui s'essaie à son tour à la lévitation et qui est sauvé de la noyade par le bras puissant de Jésus ! Non, pour Jean, les disciples l'ont seulement vu, mais ils ne le retrouvent physiquement, réellement, que sur le rivage, à Capharnaüm. Jean nous permet donc d'interpréter l'épisode 'simplement' comme une apparition à distance. Pourquoi pas ? Après tout, de tels phénomènes sont largement attestés dans à peu près toutes les traditions religieuses, comme pour les apparitions de morts après leur décès. Mais l'essentiel n'est pas là. L'important, c'est que Jésus a effectivement fini par venir rejoindre ces disciples qui n'y croyaient plus, il ne les a pas laissé tomber, lui, et qu'à ce moment, pour eux, ce fut bien comme s'ils voyaient un revenant.
C'est un récit, donc, extrêmement symbolique. Après la rupture, les disciples se sont retrouvés en danger de mort, mais Jésus leur est resté fidèle. Il lui a fallu un certain temps – une après-midi, une nuit, des jours, des mois ? – pour assimiler la nouvelle donne. Il n'avait pas compris jusque là qu'ils ne pourraient pas passer au-delà de cet horizon restreint du messie et du royaume politiques. Il n'était pas dupe qu'il y avait ambiguïté, mais il espérait encore qu'elle pourrait finir par déboucher sur autre chose. Cette fois, il n'y croit plus. Il sait, en revenant vers eux, que rien ne sera vraiment changé sur le fond. Il essaiera encore et toujours, désormais, de leur ouvrir plus franchement les yeux. C'est à partir de ce moment qu'il se met à leur parler de sa mort qui se profile alors inéluctablement, et cela les calmera un peu, mais il est évident qu'ils ne renonceront jamais totalement à leurs rêves. Pour cela, il n'y aura peut-être que l'événement lui-même, qui pourra finir par les réveiller.
Voilà ! c'est tout ça qui est en jeu, lorsque Jésus rejoint les disciples. Jusqu'à présent l'issue était encore ouverte, mais en posant cet acte c'est lui-même qui fait tomber le couperet. Et pourtant, il le fait. Il a choisi de le faire, en sachant qu'il n'y a aucune certitude que même sa mort soit suffisante à faire naître en eux ce qu'il a essayé de leur transmettre. Et pourtant il le fait, simplement pour eux, parce qu'il ne peut pas les abandonner, et pour lui, parce qu'il ne peut pas se renier. Jésus est simplement fidèle, à ses amis, à lui-même, et au-delà, à son Père, à celui-là qui l'habite, qui le fait vivre, et qu'il aimerait, par-dessus tout et lui-même, leur faire connaître. S'il a eu raison, c'est chacun de nous, seul, aujourd'hui, qui peut le dire...


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