Le message doit passer
Après cela, le Seigneur en désigna encore soixante-douze, et il les envoya deux par deux devant lui dans toutes les villes et localités où lui-même devait aller.
Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers pour sa moisson. Allez ! Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.
« N'emportez ni argent, ni sac, ni sandales, et ne vous attardez pas en salutations sur la route. Dans toute maison où vous entrerez, dites d'abord : 'Paix à cette maison.' S'il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l'on vous servira ; car le travailleur mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison.
« Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qu'on vous offrira. Là, guérissez les malades, et dites aux habitants : 'Le règne de Dieu est tout proche de vous.' Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, sortez sur les places et dites : 'Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous la secouons pour vous la laisser. Pourtant sachez-le : le règne de Dieu est tout proche.'
« Je vous le déclare : au jour du Jugement, Sodome sera traitée moins sévèrement que cette ville. »
voir aussi : Nouvelle vague, x 6 x 6
Luc est le seul des quatre évangélistes à relater ce deuxième envoi en mission, cette fois-ci de soixante douze missionnaires, dont ne font pas partie les douze. On comprend l'insistance de Luc sur ces tournées de 'prosélytisme' du vivant de Jésus, si on se rappelle que la communauté de Luc, contrairement à celles des trois autres évangélistes, d'une part est très largement ouverte aux païens et d'autre part n'attend plus le retour prochain de Jésus. Là où Marc pense que les temps sont déjà finis, où Matthieu pense que ce n'est pas encore fini mais que ça ne va pas tarder, Luc, pour sa part, ne croit plus à une fin des temps prochaine. Et là où Matthieu a fait le plein de conversions de juifs au nouveau messie et ne voit pas ce qu'il pourrait faire de plus, Luc, au contraire, envisage de partir à la conquête du monde entier.
Luc donc a besoin de justifier les options prises par sa communauté. On ne sait pas ce qu'il en a été en réalité, de ces missions du temps de Jésus. Il est probable que celle des douze eut vraiment lieu. On voit trop les problèmes qu'elle a posés, en leur faisant croire qu'ils étaient quasiment des surhommes, et comme Jésus a dû leur ramener les pieds sur terre. "Ne vous gargarisez pas de vos super pouvoirs, soyez juste heureux d'être sauvés" est sans doute la forme la plus policée de ce qu'il aura eu à leur dire pour tenter de refroidir leurs esprits. Mais il serait surprenant qu'après ça, Jésus ait eu envie de remettre encore une fois le couvert...
Un autre signe des préoccupations de Luc en relatant cet épisode : "Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups." Ce n'est sûrement pas Jésus qui a dit ça à ses messagers pour leur opération de prospective en Galilée. La popularité de Jésus était excellente à cette époque, il y avait vraiment peu de chance qu'un village face mauvais accueil à ceux qu'il envoyait. De l'indifférence à la rigueur, mais sûrement pas de l'hostilité. Ce langage, par contre, est celui des communautés chrétiennes, en butte à l'hostilité de leurs anciens coreligionnaires.
Reste le fond de la question : la communauté de Luc avait-elle raison, contre l'opinion générale des autres communautés, de vouloir ouvrir l'évangélisation aux païens ? On le voit au travers des Actes des Apôtres, sans cesse, dès que Paul quitte une de ces 'églises' ouvertes aux païens qu'il vient de fonder, de mystérieux 'frères' arrivent de Jérusalem et font tout pour y semer la zizanie. Le soit-disant accord passé entre Paul et Jacques, à l'un les païens et à l'autre les juifs, a tous les aspects d'une belle fiction, du même Luc. La réalité est que la majorité des premières communautés sont juives d'origine et n'accepteront jamais de se faire ravir leurs prérogatives de peuple élu.
Faut-il encore se poser la question ? S'il n'y avait pas eu Luc, Jésus serait resté un prophète juif, dont quelques juifs soutiendraient peut-être encore qu'il était le messie, mais dont pratiquement personne d'autre n'aurait jamais entendu parler. On peut regretter que les Églises qui se sont bâties en son nom se comportent si peu en adéquation avec l'intuition de celui dont elles se réclament, on peut à la limite penser qu'elles le trahissent, même. Mais ne vallait-il pas mieux transmettre quelque chose, même dénaturé, que rien du tout ?


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