Où ça ?
« Comme il arriva aux jours de Noé, de même il en sera aux jours du fils de l'homme : ils mangeaient, buvaient, ils se mariaient, elles étaient mariées... jusqu'au jour où Noé est entré dans l'arche. Et vint le cataclysme, et il les perdit tous. De même, comme il arriva aux jours de Lot : ils mangeaient, buvaient, achetaient, vendaient, plantaient, bâtissaient… Mais au jour où Lot est sorti de Sodome, il a plu feu et soufre du ciel, et il les perdit tous.
« Ce sera pareil au jour où le fils de l'homme est révélé. En ce jour-là : qui sera sur la terrasse, et ses affaires dans la maison, qu'il ne descende pas les prendre ! Et qui sera dans le champ, de même, qu'il ne revienne pas en arrière ! Souvenez-vous de la femme de Lot ! Qui cherchera à épargner sa vie la perdra. Et qui la perdra, la fera vivre ! Je vous dis : en cette nuit, ils seront deux sur un seul lit, l'un sera pris, et l'autre laissé ! Elles seront deux à moudre ensemble, l'une sera prise, et l'autre laissée ! »
Ils répondent et lui disent : « Où, Seigneur ? » Il leur dit : « Où est le corps, là les vautours se rassembleront. »
voir aussi : L'homme du jour, Pile ou face ?, Où est le corps, Deux femmes côte-à-côte
C'est un texte écrit après la destruction du Temple et de Jérusalem. Les chrétiens ont vécu cette catastrophe au même titre que les pharisiens et les saducéens. Tous étaient encore des juifs à l'époque, tous ont subi la défaite, la honte, l'humiliation, sans compter les victimes, puisque ce fut peut-être un des premiers génocides recensés dans l'histoire, même s'il y eut auparavant, selon la bible elle-même, le génocide des cananéens, perpétré celui-là par les juifs... Il serait tentant de dire qu'ils ont récolté une juste récompense pour ce qu'ils avaient semé, si on voulait croire à une sorte de justice divine à plusieurs siècles de distance. Mais plus sûrement, cet événement a été le fruit de leur aveuglement et leur présomption, à croire que les romains seraient indulgents pour leurs guérillas et provocations incessantes. Non pas que tous les juifs de l'époque approuvaient la résistance armée, mais le fait est là, leur jeu politique interne les a finalement menés à cette situation.
Au-delà, donc, des pertes humaines, immenses dans tous les cas, il y a eu aussi la perte symbolique du Temple et de la terre. De la perte du Temple, le parti des sadducéens en a fait les frais : il a disparu, il n'avait plus de raison d'être. De la perte de la terre, deux partis ont su s'en accommoder, aller au-delà, faire passer la dimension territoriale de leur foi au second plan, pour se (re)centrer sur la Loi : les pharisiens et les chrétiens. Ou peut-être faut-il parler d'un seul parti, tant il est possible qu'à cette époque le christianisme n'était encore qu'une mouvance au sein du pharisaïsme, la séparation ne se faisant que plus tard entre judaïsme rabbinique et christianisme à proprement parler. En tout cas, c'est de cet événement que s'inspirent ici les évangélistes, sans le dire, pour donner l'impression que leur texte est une prédiction de ce qui va se passer, relisant les cataclysmes antérieurs comme annonce de celui à venir. Devant les catastrophes, devant l'impensable, on se raccroche à ce qu'on peut. Ici, ils se disent qu'au moins ceux qui restent pourront avoir la chance de connaître le "jour du fils de l'homme". On comprend pourquoi ils ne parlent plus du Royaume ! cela serait un terme trop indécent, et plus porteur du tout, quand on vient de se faire rayer de la carte du monde. Alors le retour de Jésus prend le relai. Nous avons cependant vu hier que ceci reste bien en-deçà de ce que Jésus avait enseigné.
Beaucoup plus intéressante est la dernière phrase. La question des disciples est toujours la même, ils voudraient qu'on leur dise clairement quand, où, se passera ce grand événement qu'ils attendent, le grand soir ou le grand jour. Hier, Jésus avait répondu clairement que ces questions n'avaient pas de sens, puisque le Royaume est déjà là ! Nous avons aujourd'hui une réponse plus imagée, et prêtant peut-être par là à confusion. Son sens d'abord : certains y voient une maxime purement symbolique, ésotérique, l'aigle (comme peut signifier le grec ἀετός) représentant l'esprit, nous tombons sur un superbe thème gnostique, proche de la théologie d'un Jean. Il n'est pas impossible que cette maxime provienne de ces milieux. Mais elle peut avoir un sens plus simple, proche de la vie concrète, rurale, qu'on retrouve dans tant de paraboles de Jésus. C'est l'observation toute bête, qui ne saute sans doute pas aux yeux de nos cultures citadines mais n'en est pas moins vraie, que, dans la nature, un cadavre animal ne tarde jamais à attirer les charognards. L'image alors signifie qu'il n'est pas la peine de se poser la question du où ni du quand, que lorsque cela se produira, cela se saura !
Eh oui ! bien sûr ! vous dites-vous, quand viendra la fin du monde, on aura du mal à échapper à la nouvelle... Oui, effectivement, si on veut rester dans ce paradigme-là. Mais c'est tout autant vrai de la découverte personnelle, que seul chacun peut, et doit, faire pour lui-même, du Royaume déjà là : quand on y entre, on le sait ! ça ne risque pas qu'on ne s'en rende pas compte... Cela a l'air d'une réponse qui botte en touche. C'est vrai, mais c'est justifié, aussi. Car se poser la question du où ou du quand, c'est essentiellement ne pas se mettre en route, c'est prendre la question par le mauvais bout de la lorgnette, par l'extérieur, c'est encore rester en-dehors.


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