Requiem pour une ville
Quand Jésus fut près de Jérusalem, en voyant la ville, il pleura sur elle ; il disait :
« Si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui peut te donner la paix ! Mais hélas, cela est resté caché à tes yeux.
« Oui, il arrivera pour toi des jours où tes ennemis viendront mettre le siège devant toi, t'encercleront et te presseront de tous côtés ; ils te jetteront à terre, toi et tes enfants qui sont chez toi, et ils ne laisseront pas chez toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas reconnu le moment où Dieu te visitait. »
voir aussi : Ville bien-aimée, Le prince de la paix, Destruction du temple
Jérusalem symbolise ici bien plus qu'elle-même. Jérusalem est la capitale des juifs, le lieu où se trouve 'le' temple où 'réside' YHWH. La condamnation de Jérusalem est la condamnation de la religion juive, l'abrogation de l'élection du peuple juif, la rupture de l'alliance. C'est la conclusion que tirent les communautés chrétiennes de la répression romaine, de la destruction de la ville, du génocide. Il est peu probable que Jésus ait formulé lui-même ces paroles, en tout cas pas sous cette forme.
Il n'empêche que le message qu'il portait, la révélation qu'il voulait transmettre, transcendait au moins autant le vieux moule. Il avait rejeté le système des sacrifices qui était la fonction première du Temple, ne croyait pas à la présence de Dieu dans le Saint des Saints plutôt que dans le cœur de l'homme. Il n'avait aucune considération pour les règles de pureté qui enfermaient les hommes dans des prisons, coupés du monde et de la vie, considérés comme sources du mal, et séparés les uns des autres en un système qui n'était pas loin de celui des castes en Inde. Il relativisait les rites, les exercices et les traditions, comme le sabbat, le jeûne, les prières. Même la Torah, les dix paroles, n'échappaient pas à ses ardeurs réformatrices, réduisant des rouleaux et des rouleaux d'écritures à ce seul impératif : aimer, Dieu comme son frère, et son frère comme Dieu.
Mais, en tout ceci, le but de Jésus ne fut jamais la destruction de son héritage. Il n'était pas question pour lui de condamner, au contraire, puisqu'il préféra se laisser condamner. La condamnation est toujours un échec, principalement pour celui qui la prononce. Jésus ne cherchait pas à montrer à ses coreligionnaires qu'ils avaient tort. Il voulait seulement leur faire découvrir autre chose. C'était pour eux, pour leur bien à eux, pas pour le sien. C'est comme si on veut faire comprendre à un aveugle de naissance ce que sont les couleurs. C'est difficile, mais, si on échoue, c'est lui qui manque quelque chose, pas nous.
Si nous devons donc refuser les termes et l'état d'esprit qui sont employés dans ce texte, il n'en reste pas moins tout-à-fait vraisemblable que Jésus se soit désolé sur l'incapacité de son peuple à s'ouvrir à ce qu'il avait à leur donner. Nous en sommes à un stade où il sait quasiment à cent pour cent qu'il ne renversera pas la tendance, plus maintenant. Il n'y a plus aucune chance. C'est un bon moment pour regretter qu'il en soit ainsi.


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