D'hier à demain
Ils en parlent encore... lui-même se tient au milieu d'eux, et il leur dit : « Paix à vous ! » Ils sont épouvantés, envahis de crainte, ils pensent voir un esprit ! Il leur dit : « De quoi êtes-vous troublés, et pourquoi des réflexions montent-elles dans votre cœur ? Voyez mes mains et mes pieds : Oui, JE SUIS, moi-même. Palpez-moi et voyez : c'est qu'un esprit n'a pas de chair et d'os, comme moi, vous voyez que j'en ai ! » Ce disant, il leur montre ses mains et ses pieds. Comme ils sont encore incrédules, à cause de la joie, et qu'ils s'étonnent, il leur dit : « Avez-vous quelque aliment par ici ? » Ils lui remettent une part de poisson grillé. Il le prend et, en face d'eux, mange.
Il leur dit : « Telles sont mes paroles, celles que je vous ai dites étant encore avec vous : il faut que soit accompli tout ce qui a été écrit dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes, sur moi. » Alors il ouvre leur intelligence pour pénétrer les Écrits. Il leur dit : « Ainsi il a été écrit que le messie devait souffrir et se lever d'entre les morts le troisième jour. Et que serait proclamée en son nom la conversion pour la rémission des péchés à toutes les nations, en commençant par Iérousalem. Vous en êtes témoins. »
voir aussi : Ce qu'il fallait démontrer, Debout les morts !, On raccroche les wagons !, Compagnons "étrangés"
Si nous cherchons le parfait petit manuel pour savoir faire la différence entre un fantôme et Jésus ressuscité, nous pouvons prendre le premier paragraphe de ce passage de Luc : tout y est dit, clairement. Premièrement : s'assurer qu'on puisse le toucher. Si votre main passe à travers la manifestation, c'est un fantôme. Avec Jésus, vous pouvez même sentir les os et les muscles sous la peau : il faut que ce soit un vrai corps. Deuxièmement : si on a encore un doute, lui faire manger un morceau de quelque chose. De préférence du poisson ou du pain, mais sinon quoi que ce soit qui vous tombe sous la main peut faire l'affaire. Ce qui compte, c'est qu'il mange réellement, ça prouve qu'il a un vrai corps, qui a besoin de se nourrir... quoique, sur ce dernier point, je ne suis pas sûr qu'il en ait vraiment besoin, c'est peut-être plus symbolique, pour dire qu'il est encore capable de prendre part à ce moment fraternel de partage qu'est un repas. Et puis, en y réfléchissant, je me demande aussi s'il a vraiment encore besoin d'os, de muscle, de peau ? c'est sans doute plus pour nous dire que ce n'est pas nous qui l'inventons dans notre imagination débordante, qu'il a une existence réelle, indépendante de nous, pas seulement dans notre mémoire ou nos fantasmes.
C'est sans doute la seule raison pour laquelle Luc a inséré ce passage dans son évangile, un peu maladroitement d'ailleurs puisqu'on ne voit pas pourquoi les disciples confondraient Jésus avec un esprit alors que plusieurs d'entre eux l'ont déjà revu ! Le sens essentiel que Luc donne aux apparitions de Jésus ressuscité, il l'a exposé dans le récit précédent, les disciples d'Emmaüs. On y voit un Jésus qui, au contraire de celui d'aujourd'hui, est proprement insaisissable : dès qu'ils comprennent que c'est lui, il disparaît. C'est une présence réelle, qui donne toute la signification du mémorial, mais d'une réalité intérieure, spirituelle. Peut-être, donc, Luc a-t-il éprouvé le besoin d'insérer le passage d'aujourd'hui par rapport à des tendances qui finissaient par transformer Jésus en n'importe quoi, notre imagination n'ayant aucune limite. On peut donc en conclure que si, pour Luc, le mode de présence de Jésus après la résurrection n'est pas à strictement parler physique, il n'en est pas pour autant dépendant de nos arbitraires individuels, et, particulièrement, que c'est l'expérience communautaire, ecclésiale (hier, le mémorial, aujourd'hui l'assemblée complète des disciples), qui peut le mieux l'authentifier.
Ce point est important, car c'est en fait Luc qui a théorisé le départ de Jésus ressuscité au ciel. Si on regarde Marc, son évangile se finissait originellement sur la découverte du tombeau vide, et peut-être éventuellement sur une finale, aujourd'hui perdue, mais similaire à celle de Matthieu, qui ne parle pas d'un départ de Jésus, mais seulement d'une mission des disciples dans laquelle il les accompagne en personne : "et moi, je suis avec vous, tous les jours" (Matthieu 28, 20). De même chez Jean : ni dans la première finale (chapitre 20), ni même dans la seconde (chapitre 21), on ne trouve de mention explicite d'un départ de Jésus. La formule, à propos du disciple que Jésus aimait "Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne" (Jean 21, 22) fait bien allusion à quelque chose comme une seconde venue de Jésus, mais cette seconde venue ne signifie pas un départ, puisqu'au contraire, à Pierre, il dit "Suis-moi !" (Jean 21, 19). Le départ de Jésus après sa résurrection, ce que nous appelons l'ascension, est donc bien une invention de Luc. Sa mention en Marc 16, 19 est un ajout ultérieur destiné à harmoniser les différentes versions, par contre Luc y insiste lourdement, puisqu'il la rapporte deux fois, une fois dans son évangile, et à nouveau au début des Actes. Luc tenait à un schéma résurrection-ascension-pentecôte, ou, si on préfère, à créer deux périodes dans l'après résurrection : une période de présence directe du ressuscité, une période où c'est l'Esprit qui a pris le relais.
Chez Marc, Matthieu et Jean, il n'y a donc pas de différence : présence de Jésus ressuscité et action de l'Esprit sont deux langages pour dire à peu près la même chose. C'est particulièrement évident chez Jean, pour lequel Jésus donne l'Esprit dès le premier soir, dès qu'il a été reconnu vivant, ce qui ne l'empêche nullement d'être encore et toujours là avec eux. Marc et Matthieu, de leur côté, ne parlent d'ailleurs même pas de venue de l'Esprit, le concept ne semble pas avoir été encore développé lorsqu'ils rédigent, en sorte qu'on peut se demander si Luc n'a pas repris l'idée chez Jean, même si généralement on considère que chacun des deux ignorait totalement l'écrit de l'autre. Quoi qu'il en soit, on peut donc se poser la question : pourquoi Luc a-t-il voulu séparer le temps de l'après résurrection en deux périodes bien tranchées, tel qu'on peut le conclure de sa grande mise en scène de la Pentecôte ? La raison est simple : Luc est le seul qui écrive pour la durée, le seul qui ait compris que le 'retour' de Jésus, la fin des temps, la parousie, ne sera pas un événement unique, mondial, universel, survenant dans un proche avenir. Les trois autres évangélistes en sont restés à cette attente d'une fin prochaine, pas Luc. Ne serait-ce que parce que Luc est dans la mouvance qui prend en compte sérieusement l'universalité de la bonne nouvelle, qu'il a un champ d'évangélisation immense ouvert devant lui ("toutes les nations"), là où les autres savent que les frontières entre juifs adhérant à Jésus et juifs le refusant ne bougeront plus, et ne voient pas plus loin...


Commenter cet évangile