Où vont les prophètes
Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète n'est bien accueilli dans son pays.
« En toute vérité, je vous le déclare : Au temps du prophète Élie, lorsque la sécheresse et la famine ont sévi pendant trois ans et demi, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie n'a été envoyé vers aucune d'entre elles, mais bien à une veuve étrangère, de la ville de Sarepta, dans le pays de Sidon.
« Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; pourtant aucun d'eux n'a été purifié, mais bien Naaman, un Syrien. »
A ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu'à un escarpement de la colline où la ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin.
voir aussi : Que la vérité, Les chiens aboient..., Prophètes de tous les pays...
Cette scène constitue, selon Luc, l'inauguration du ministère public de Jésus. Il a été baptisé par Jean, mais d'un baptême qui dépassait largement le baptême d'eau, puisque c'est là qu'il reçut la révélation du Dieu Père. Il s'est alors retiré dans le désert, seul, à la suite de quoi, voilà : "il vint à Nazareth, où il avait grandi". En plaçant volontairement cette scène de rejet comme premier événement de la prédication de Jésus, Luc veut envoyer un signal fort, il veut que l'on ne se fasse pas d'illusions : ça ne va pas marcher, selon les critères humains. Jésus ne sera pas écouté, il ne sera pas compris. La tentative des habitants de Nazareth de le tuer n'est que la préfiguration de la manœuvre qui va survenir d'ici moins de trois ans, et qui elle aboutira : sa mort sur la croix.
Voilà pour les motivations de Luc, et sur le fond il a raison. C'est vrai que toute la première partie du ministère de Jésus, l'aventure en Galilée pleine d'enthousiasme, les foules qui s'agglutinent, les énergies qui se libèrent, les guérisons des âmes et des corps, n'est qu'un gigantesque trompe-l'œil, un énorme malentendu. Alors Luc prend cet épisode, que Marc (Marc 6, 1-6) et Matthieu (Matthieu 13, 54-58) racontent aussi, mais dans un autre contexte. Pour eux, et ils sont ici bien plus vraisemblables que Luc, il ne s'agit que d'une anecdote : à un moment de cette aventure en Galilée, Jésus songe effectivement à repasser à Nazareth, mais il est déçu. Il s'aperçoit que ces gens ne sont pas capables de voir plus loin que le gamin "en culottes courtes" qu'ils ont toujours connu. Et ça s'arrête là. Jésus constate que le proverbe (qu'un prophète n'est jamais compris par les siens) dit vrai, et il ne reste pas plus longtemps puisque, tout simplement, il ne se passe rien.
On voit donc comment Luc a transformé cette simple déception de Jésus, face à ce qui n'était somme toute qu'une tiédeur et de l'incompréhension, en une véritable animosité, un soulèvement, une colère, qui va jusqu'à l'intention du meurtre ! C'est précisément l'objet de cet extrait que nous avons aujourd'hui. Pour faire monter la mayonnaise, Jésus, selon Luc, en rajoute sur le thème : il évoque les exemples d'Élie et Élisée. Ces deux exemples sont censés échauffer les esprits de ses auditeurs, c'est de la provocation, il est en train de leur mettre le nez dans leur caca ! Alors on peut comprendre qu'ils se lâchent, ils craquent, et ils tentent cette manœuvre qui consiste à l'acculer face à un précipice pour qu'il y tombe.
Encore une fois, bien qu'il ait donc inventé toute cette extension de la visite à Nazareth, et que d'avoir situé l'épisode au début du ministère en Galilée soit aussi son invention, Luc a pourtant raison sur le fond. Car l'enthousiasme des foules galiléennes n'est pas si différent que ça de l'incompréhension des habitants de Nazareth. Cet enthousiasme n'est qu'une illusion, il ne s'adresse qu'aux apparences, aux miracles, aux guérisons, aux espoirs d'une vie de cocagne. Mais ces foules n'ont pas plus compris de quoi, ou plutôt de qui, parlait vraiment Jésus. Et la façon dont s'y prennent les habitants de Nazareth pour tenter de faire périr Jésus, c'est-à-dire sans oser porter directement la main sur lui, est bien similaire aux manœuvres auxquelles recoureront les autorités religieuses de Jérusalem en le jetant entre les pattes des romains.
C'est une sorte de constance dans la vie de Jésus : c'est un gêneur, un empêcheur de ronronner en rond. Très peu, voire aucun, ne l'ont compris, beaucoup l'ont rejeté, mais personne ne veut prendre la responsabilité de se débarasser de lui. Aujourd'hui, les habitants de Nazareth espèrent bien que la peur va lui faire faire le faux pas qui le précipitera dans le ravin, si ce n'est de s'y jetter de lui-même. Demain, le sanhédrin comptera sur la brutalité et la justice expéditive des romains, pour ne pas y regarder de trop près sur la culpabilité supposée du prisonnier qu'ils lui remettront. Pilate se déchargera sur les cris d'une foule dont il sait bien qu'elle n'est que manipulée et par qui. Et finalement, les soldats ne feront qu'obéir aux ordres. Personne n'est vraiment coupable.
Et personne n'est responsable. Même pas Jésus : il n'a pas demandé à ce que ça se passe comme ça. Déjà, il n'avait pas demandé à avoir cette révélation du Dieu Père. Ensuite, c'est vrai, il a voulu en parler, mais là encore ce n'est pas lui qui a demandé à ce que se produisent ces signes, les miracles, les guérisons, les exorcismes. Son erreur a été de croire que l'enthousiasme que tout cela soulevait signifiait que ces gens vivaient comme lui cette relation au Père, que eux aussi avaient reçu la même révélation que lui. Et il a mis longtemps à comprendre qu'il n'en était rien, beaucoup trop longtemps. Mais peut-on lui en vouloir ? À sa place, n'y aurions-nous pas cru, nous aussi ? Bien sûr que si ! Alors, si on veut vraiment trouver un coupable, je ne vois pas bien qui d'autre sinon Dieu...


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