Coup de tonnerre
Il descend à Capharnaüm, ville de Galilée. Il les enseignait au sabbat. Ils étaient frappés par son enseignement : pleine d'autorité était sa parole.
Dans la synagogue il y a un homme qui a l'esprit d'un démon impur. Il vocifère à grand cri : « Ah ! Qu'est-ce de nous à toi, Jésus le Nazarène ? Tu es venu nous perdre ! Je sais qui tu es : le saint de Dieu ! » Jésus le rabroue et dit : « Muselle-toi ! Sors loin de lui ! » Le démon le flanque au milieu et sort loin de lui sans lui avoir nui.
Et c'est un effroi sur tous. Ils se parlaient l'un à l'autre en disant : « Quelle parole, celle-ci ! Avec quelle autorité et puissance, il commande aux esprits impurs, et ils sortent ! » Et il se répandait un écho à son sujet en tout lieu du pays d'alentour.
voir aussi : Premier jour ex aequo, Premier de série, Ça bave, Parole contre parole, Même pas mal !
La première guérison racontée, dans le récit le plus ancien qui nous soit parvenu — l'évangile de Marc —, et suivi en ceci par Luc ici, est cette expulsion d'un "démon impur". On peut se demander, avec notre mentalité moderne, pourquoi ce choix. Nous aurions tendance à trouver beaucoup plus spectaculaire, ou probant, que des aveugles se mettent à voir, ou des sourds à entendre, plutôt que ces histoires de "démons" dont nous ne voyons pas bien ce qu'elles veulent dire. Il semble évident qu'était appelé "démon" tout phénomène inexpliqué. Nous avons ainsi le cas d'un épileptique — ce que du moins nous pouvons, nous, reconnaître comme étant vraisemblablement de l'épilepsie —, au sujet duquel le récit ne parle que de ...démon qui s'empare du malheureux, puis qui le laisse tranquille jusqu'à la prochaine fois. Pour notre malade d'aujourd'hui, nous ne savons même pas quels symptômes il manifeste, en temps normal. On nous dit qu'il est possédé, et nous sommes priés de le croire sur parole.
C'est que la question, dans le fond, n'a pas vraiment d'importance. Qu'il y ait un handicap physique, concret et tangible, ou qu'il y ait un comportement bizarre de la personne qui l'empêche d'avoir une vie relationnelle et sociale normales, dans tous les cas il est considéré qu'il y a un démon qui produit cet effet. Nous avons ainsi des récits qui nous parlent de personnes souffrant d'un démon muet, ce qui veut dire que ces personnes sont muettes, ou d'un démon aveugle, ce qui signifie qu'elles sont aveugles. Qu'on soit donc dans le domaine physiologique, ou dans un domaine plus psychologique, le mécanisme reste le même, il s'agit de démons qui portent atteinte à l'intégrité de la personne. Nous aurions tendance, nous, à dire exactement l'inverse — que les maladies psychiques ne sont que des cas particuliers, des phénomènes dont nous ne comprenons pas encore complètement les mécanismes —, mais ce faisant nous n'expliquons en réalité pas mieux le pourquoi. Parler de démons, ou démonter les divers mécanismes qui interviennent dans tel et tel handicap, telle et telle maladie, ne permettent pas mieux, ni l'un ni l'autre, à la personne qui en souffre de savoir comment vivre cet état, quoi en faire.
Notre possédé du jour est donc à prendre ainsi ; il est un symbole du "mal", et le fait que nous ne sachions pas sous quelle forme se manifestait ce mal chez lui peut être considéré alors comme volontaire. Là n'est pas la question, au contraire. Voici un homme qui souffre de ce qui s'oppose à la condition humaine, à la possibilité pour elle de s'épanouir, et cet homme est libéré par Jésus de ses entraves. Tel est le programme, le message. Jésus est comme la lessive qui lave plus blanc, ou l'élixir à la formule tenue soigneusement secrète. C'est nouveau, vous ne le saviez pas encore, mais il est là. Problèmes de cœur, problèmes de travail, santé, possession, relations, le remède miracle vient d'arriver, il ne tient qu'à vous de l'essayer. Et selon ce que nous pouvons discerner dans les évangiles, il semble que ça ait pas mal marché sur ce mode, pour Jésus, pendant un certain temps. Les gens ont effectivement tenté leur chance, venaient voir le phénomène, ou le faisaient venir au profit de tel ou tel proche bien mal en point. Cela a fonctionné ainsi, jusqu'au moment où c'est Jésus lui-même qui y mettra le holà, mais nous y reviendrons lorsque ce moment sera arrivé.
Remarquons quand même la première chose qui nous est dite, au sujet de cette "bonne nouvelle" : c'est un "effroi" sur tous. Les traductions peuvent diverger (d'autant que le mot peut effectivement être traduit aussi par stupeur, étonnement, voire admiration), mais la plupart ont conservé cette dimension de peur, avec raison à mon avis. Ce n'est pas si facile d'envisager ce genre de retournement, dans la vie. Vous avez toujours admis que certaines règles étaient à peu près intangibles, et d'un coup on vous montre qu'il n'en est rien : c'est le monde qui s'écroule. D'un côté, c'est bien, évidemment, mais de l'autre c'est aussi très déstabilisant. Il ne faut donc pas trop dénigrer, non plus, ces foules qui se sont jetées sur l'aubaine sans, apparemment, se poser plus de questions que ça ; cet engouement qui a saisi une province, mais qui est allé trop loin, au point d'être la raison principale qui causera la perte de son "héros". C'était à la fois "facile" de s'accrocher à la locomotive, et à la fois cela demandait pourtant un certain courage pour oser y croire, et c'était certainement déjà, au moins, un premier pas dans la bonne direction. C'est juste que c'est devenu ensuite un élan qui ne voulait plus s'arrêter. Mais nous avons dit que nous y reviendrions...


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