Partage d'évangile quotidien
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La première fois

Mer. 2 Septembre 2015

Luc 4, 38-44 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il se lève de la synagogue. Il entre dans la maison de Simon. La belle-mère de Simon était oppressée par une grande fièvre. Ils le sollicitent pour elle. Il se présente au-dessus d'elle et rabroue la fièvre : elle la laisse. Soudain elle se lève... Et elle les servait ! 

Au coucher du soleil, tous ceux qui avaient des infirmes, de diverses maladies, les amenaient devant lui. Lui, sur chacun d'eux imposait les mains, et les guérissait. De beaucoup sortaient aussi des démons. En criant ils disaient : « Toi, tu es le fils de Dieu ! » Il les rabroue et ne tolère pas qu'ils parlent, car ils savent qu'il est le messie. 

Le jour venu, il sort et va dans un lieu désert. Les foules le cherchent, viennent jusqu'à lui. Elles le retiennent : qu'il n'aille pas loin de chez eux !  Il leur dit : « Aux autres villes aussi je dois annoncer la bonne nouvelle du royaume de Dieu : c'est pour cela que je suis envoyé. » Et il clamait dans les synagogues de la Judée. 

 

 

Ruth et Noémie, par He-Qi

 

 

voir aussi : Demandez le programme !, On se réveille !, Nuit de folie, Effet boule de neige, Etat de grâce

C'est la suite de ce qu'on peut considérer comme un récit très ancien de la source Q, et qu'on pourrait appeler la journée inaugurale du ministère de Jésus. Inaugurale, parce que c'est de fait, chez Marc (1, 21-39), la première série d'événements publics rapportés sur Jésus. On a vu que Luc a tenu à placer auparavant le retour à Nazareth, mais aussi que c'est clairement un déplacement qu'il a opéré pour des raisons, disons, idéologiques. La tradition de la source Q proposait donc, en "ouverture" en quelque sorte, ou en "prologue" si on préfère, cette journée, se déroulant à Capharnaüm. Le matin, à la synagogue — on est un jour de sabbat —, il s'est passé quelque chose avec un "possédé" qui a marqué les esprits. Tout le monde en est resté baba. Puis chacun est rentré dans ses pénates : c'est le sabbat, on ne peut pas se permettre d'aller n'importe où. Jésus s'est donc rendu chez Pierre, où il était en fait hébergé, et le reste de l'assemblée a dû ronger son frein, chacun chez soi, jusqu'au soir, jusqu'à ce qu'on ait à nouveau le droit de se déplacer. C'est ce qui explique que ce ne soit que "au coucher du soleil" que tous les "infirmes et malades divers" aient été amenés à Jésus. Et, entre-temps, il y a eu l'anecdote avec la belle-mère de Pierre.

Cette histoire avec la belle-mère est typiquement de celles qui posent problème, si on veut pouvoir condamner en bloc l'authenticité des évangiles. Car enfin, quand même, Luc a beau avoir essayé de la dramatiser en parlant de "grande" fièvre, ni Marc ni Matthieu (8, 14-17) n'ont une telle précision. La belle-mère a de la fièvre ? peut-être sont-ce simplement des règles un peu difficiles... Rien ne permet de penser que la situation était gravissime. Bref, on est dans la catégorie des désordres temporaires, par opposition aux handicaps, qui eux sont permanents, et qui sont le fond de commerce ordinaire des "miracles". La belle-mère a de la fièvre, Jésus la guérit, on applaudit, mais reconnaissons que cela ressemble à de la petite bière par rapport  aux aveugles, aux lépreux, etc. Se pose donc la question : pourquoi les évangiles ont-ils tenu à conserver cette histoire ? et la réponse la plus plausible est que, d'une part simplement elle est vraie, et d'autre part qu'il y a quelque chose comme le plaisir tout bête, sans calcul, d'avoir voulu conserver un souvenir de famille, même s'il n'apporte à peu près rien dans la perspective prosélyte qui est aussi celle des évangélistes. C'est plus une histoire à usage interne qu'un élément déterminant de l'argumentaire dans la propagande destinée à promouvoir la messianité de Jésus.

Cela n'empêche que cette anecdote a peut-être, s'il se trouve, plus fait pour la "cause" que les récits de la résurrection ? Je suis à peu près certain que les femmes y sont beaucoup plus sensibles que les hommes, justement parce qu'il n'y a pas là d'enjeu majuscule. La résurrection, on sait très bien qu'elle entraîne avec elle et tout autour tout un édifice ; on sait qu'en y mettant un doigt on va se faire happer tout le bras. Cette "guérison" d'un coup de fièvre, elle, ne nous entraîne pas si loin. On peut penser à une coïncidence, à un effet placebo, à une énergie communicative ; pourquoi pas : la belle-mère ne s'est plus sentie quand le beau jeune homme s'est intéressé à elle ? je plaisante un peu, mais c'est ce dont nous parle cette anecdote, de l'attention simple de Jésus pour son entourage, pas seulement de superman aux super-pouvoirs. Pensons encore qu'il s'agit précisément de la belle-mère, et non de la mère, de Pierre. Or, les disciples vont bientôt abandonner leurs épouses pour suivre Jésus sur les chemins de Galilée. Ils reviendront régulièrement, mais la vie de ces femmes aussi va se trouver bouleversée du fait de ces absences répétées de leurs hommes, et voir que Jésus pensait aussi à elles a bien quelque chose de rassurant.

Et puis vient le soir... Là il devient plus difficile de discerner ce qui a pu réellement se passer. Qu'après l'événement marquant du matin à la synagogue, "toute" la ville se soit retrouvée le soir à l'assaut de la maison de Pierre n'a rien de surprenant. Que Jésus ait effectivement accédé à toutes leurs demandes de guérisons, qu'il se soit lancé dans cette sorte de marathon où, en une nuit, absolument toute la "ville" ait eu droit à son coup de potion magique comme dans Astérix ? cela commence à sentir fortement la légende dorée. Ce qui semble assuré, par contre, c'est qu'ensuite Jésus a éprouvé un fort besoin de prendre du recul. C'est, là encore, la version de Marc qui nous le dit le mieux : "au matin, en pleine nuit, il se lève, sort, et s'en va dans un lieu désert". C'est une sortie en catimini de tous, pas seulement des foules mais aussi de ses hôtes, et ce sont d'ailleurs eux les premiers ("Pierre et les siens") qui se lancent à sa recherche. Ce détail-là est cohérent. Il est normal qu'après les premiers "signes" qu'il ait opérés (mais il vaudrait mieux dire : qui se sont opérés par son intermédiaire), Jésus ait eu besoin de faire le point avec lui-même ! Cela a certainement été une surprise pour lui, presque autant que pour ceux qui en ont bénéficié ! Le récit enchaîne alors sur la décision d'aller poursuivre ailleurs la même mission de guérison ; sans doute, mais pas nécessairement déjà le lendemain de la "première" fois. Mais il reste cette notation du retrait pris par Jésus qui, comme la belle-mère, contient certainement quelque chose d'authentique.

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