Qui a peur ?
Or, comme la foule le pressait pour entendre la parole de Dieu, et que lui se tenait au bord du lac de Gennésareth, il voit deux bateaux qui se tenaient au bord du lac : les pêcheurs en ont débarqué, ils rinçaient les filets. Il monte dans l'une des barques, qui était à Simon. Il le prie d'avancer un peu, loin de la terre. Assis, de la barque il enseignait les foules.
Quand il a cessé de parler, il dit à Simon : « Avance vers le grand fond, et larguez vos filets pour la pêche. » Simon répond et dit : « Maître, la nuit entière nous avons peiné, et nous n'avons rien pris. Mais, sur ton mot, je vais larguer les filets. » Ce qu'ils font, et ils capturent une grande multitude de poissons, et leurs filets craquaient ! Ils font signe à leurs associés dans l'autre barque de venir les aider. Ils viennent, et remplissent les barques, toutes les deux, à les faire sombrer.
Ce que voyant, Simon-Pierre tombe aux genoux de Jésus et dit : « Sors d'auprès de moi : Je suis un homme pécheur, Seigneur ! » Car un effroi l'a envahi, et tous avec lui, pour la pêche des poissons qu'ils ont pris. De même Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient des coéquipiers de Simon. Jésus dit à Simon : « Ne crains plus. Dès cet instant, ce sont des hommes que tu pêcheras vivants ! » Ils font aborder les barques sur la terre, ils laissent tout, et le suivent.
voir aussi : Arguments de poids, Pêcheurs un jour..., La foi du pêcheur, De fil en aiguille, Pêche au gros
Nous retrouvons l'effroi, qui avait déjà été noté lors de la toute première guérison, le matin du sabbat à la synagogue. C'est à nouveau le même mot grec qui est utilisé, mais cette fois-ci le reste de la scène ne nous permet plus d'hésiter s'il s'agit de répulsion, ou s'il conviendrait au contraire de parler d'admiration... C'est bien un mouvement de rejet, que manifeste Pierre, et Jésus doit alors le rassurer : ne crains pas, n'aies pas peur. Il y a avec cet épisode, une nouvelle fois chez Luc, un problème de chronologie. De même qu'il a relaté l'épisode de Nazareth en premier, alors qu'il faisait allusion à la journée de Capharnaüm censée se dérouler plus tard, de même ici il nous montre un Simon qui semble ne pas connaître encore Jésus, alors qu'hier il a guéri sa belle-mère... Marc a été plus cohérent, qui raconte cette "vocation" de Pierre, André, Jacques et Jean avant la journée de Capharnaüm. Plus cohérent, mais pas plus véridique pour autant ! La version la plus probable est encore celle de Jean, pour lequel Jésus a connu André et Pierre, et vraisemblablement alors aussi Jacques et Jean, dans l'entourage de Jean Baptiste. Mais il reste cet effroi, qui, lui, a bien dû être réel.
Nous l'avions relevé, l'irruption du "sur-naturel" ne peut que provoquer des mouvements opposés. André, Pierre, Jacques, Jean, quelques autres encore — sans doute le noyau dur des "disciples" — ont connu Jésus quand ils étaient tous disciples du Baptiste. L'arrestation de ce dernier a déclenché leur retour dans leur province d'origine. Jésus avait certainement déjà à cette époque un certain ascendant sur eux, ce qui explique que Pierre l'ait hébergé chez lui. Mais jusque là ils étaient restés sur le programme et les perspectives de Jean Baptiste : conversion en vue de préparer la venue du Royaume et du Messie. Et puis il y a eu ces premiers "signes", les premières guérisons, les premiers miracles, et cela changeait tout. Du statut de bon ami qu'on admire et vénère peut-être même un peu, Jésus devenait subitement tout autre chose, un extra-terrestre presque. Plus question de lui donner de grandes claques dans le dos ou sur les cuisses, plus question de plaisanter en se lâchant. Ramasser en un seul coup de filet assez de poisson pour faire couler les barques, c'est peut-être une bonne aubaine, d'un côté. De l'autre, c'est le monde qui s'écroule, on ne sait plus comment on doit raisonner, à quoi peut-il servir de mener encore sa vie comme on l'avait toujours menée jusque là ?
Il y a un énorme point d'interrogation qui se tient désormais en permanence devant le nez des "disciples". On comprend qu'ils aient rapidement identifié Jésus au Messie, tout comme l'ont fait les foules aussi : c'était un moyen de donner un semblant d'ordre à ce qui était en train de se passer. La figure du Messie, son rôle attendu, tout ceci permettait de ne pas se poser plus de questions. Ce que Jésus pouvait, de son côté, en penser, à cette époque-là, est plus difficile à cerner. Nous savons que d'ici quelques temps il va essayer de mette un holà à cette lecture des choses. Il va refuser catégoriquement le rôle de Messie, allant jusqu'à traiter Pierre de "satan" — l'insulte suprême — parce qu'il n'accepte pas d'y renoncer. Il va refuser aussi, évidemment, d'être emmené à Jérusalem pour y être mis sur le trône. Mais ce "tournant", semble-t-il, viendra assez tard. Il y a toute une première période où Jésus a laissé se développer cette idée sans trop s'en préoccuper, en sorte qu'on doit au moins considérer qu'il ne savait pas bien lui-même si, après tout, il n'était pas impossible qu'il le soit, le Messie. Jésus ne comprenait pas tout, lui non plus, à ce qui était en train de se passer, ou en tout cas il était loin d'en maîtriser toutes les conséquences. Désolé pour ceux qui ont une image d'un Jésus "Dieu sur terre" et le sachant parfaitement.


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