Un vin nouveau
Ils lui disent : « Les disciples de Jean jeûnent fréquemment et font des implorations ; de même aussi ceux des pharisiens. Et les tiens mangent et boivent ? » Jésus leur dit : « Les compagnons d'épousailles, pendant que l'époux est avec eux, pouvez-vous les faire jeûner ? Mais viendront des jours où l'époux leur sera enlevé. Alors ils jeûneront, en ces jours-là. »
Il leur disait aussi une parabole : « Nul ne déchire un ajout à un vêtement neuf pour l'ajouter à un vêtement vieux ; sinon, bien sûr, et le neuf est déchiré, et avec le vieux ne s'harmonisera pas l'ajout tiré du neuf. Nul ne met vin nouveau en outres vieilles. Sinon, bien sûr, le vin, le nouveau, crèvera les outres, et lui sera répandu, et les outres seront perdues. Mais qu'on mette vin nouveau en outres neuves !
« Nul, buvant du vieux, ne veut du nouveau. Car il dit : "Le vieux est excellent". »
voir aussi : Autres temps..., L'ancien et le nouveau, Jeunes tout fous et vieux réacs, Jeûne nouveau, Les anciens et des modernes
En lisant un passage comme celui-ci, on peut se demander si Jésus assumait vraiment l'héritage de sa religion, contrairement à la thèse défendue plus particulièrement par Matthieu. Ces deux mini-paraboles des tissus, neuf et vieux, et du vin et des outres, neufs et vieux eux aussi, semblent bien dire exactement le contraire : pas de mélange possible, il faut laisser les vieilles outres avec leur vieux vin, et ne surtout pas essayer de leur faire absorber le vin nouveau ; il faut laisser les vieux vêtements finir leur vie sans essayer quoi que ce soit pour les rafistoler avec le tissu neuf. Il faut, du passé, faire table rase... On note, au passage, que ceci est contradictoire avec la restriction à propos du jeûne, comme quoi viendraient des jours où les disciples seraient de nouveau invités à jeûner. C'est le fait que les premiers chrétiens, avec le temps, ont repris peu à peu les anciens usages, qui nous vaut cette remarque ; ceci ne vient certainement pas de Jésus lui-même. Alors que le reste, justement parce qu'il va beaucoup plus loin que ne l'aimeraient ces premières communautés, qui assez vite se sont essayées à concilier à la fois la chèvre et le chou...
On pourrait donc penser, sur un passage comme celui-là, à un Jésus complètement révolutionnaire. Il est certain qu'il l'a été par de nombreux autres aspects. D'une manière générale, tout ce qui est rite, pieuses habitudes, sans compter les histoires de "pureté", lui apparaissent comme parfaitement secondaires. Il "prie", mais sa prière semble bien différente de ce qu'on entendait par là à son époque ; eux récitaient à haute voix des formules apprises par cœur, et parfois ce qui leur sortait du cœur ; lui passe des heures dans le silence, sans rien faire, sans rien dire... Tout ceci va dans le sens d'un passage d'une religiosité extérieure, et quelque peu abstraite, à une expérience intérieure et incarnée. Jésus ne conçoit pas de coupure entre le sacré et le profane, ni ne plaque sur le profane un sacré qui lui serait comme étranger. C'est ce qu'on appelle le profane qui, pour lui, est sacré. L'homme, la personne, sont sacrés. Je crois qu'on peut difficilement éviter de constater que Jésus était passé du Dieu extérieur à la "création", du Dieu créateur, au Dieu intérieur, au Dieu qui se manifeste par et dans le monde, et qui ne se trouve guère nulle part ailleurs.
À partir de là, la manière dont les chrétiens se sont empressés de faire de Jésus de nouveau un Dieu, de le mettre ainsi, lui aussi, à distance d'eux, de déclarer qu'il était d'une nature différente d'eux, devient évidemment un colossal contre-sens. Entendons-nous bien : je ne prétends pas ne serait-ce qu'arriver à la cheville de Jésus — je ne prétends pas être digne de dénouer la lanière de ses sandales — comme je me le fais reprocher quand j'essaie d'expliquer à de braves chrétiens d'aujourd'hui cette différence entre les deux manières de concevoir Dieu. Ce changement de paradigme semble vraiment difficile, pour nous, occidentaux. On ravalerait Dieu, on le ferait déchoir (pour les formules les plus polies ; après on a évidemment blasphème, hérésie, etc.), pour commencer. Vient ensuite le pendant et symétrique : orgueil de la créature, refus de se reconnaître pécheur, aveuglement devant l'ampleur du mal, ou au mieux doux rêveur, voire bisounours. Oui, vraiment difficile de sortir de cette schizophrénie, et le résultat en est ce que nous connaissons : la désertification du religieux et l'abandon de toute spiritualité, la perte du sens, la déréliction d'un monde qui cherche des réponses à ses questions dans une matière qui est bien incapable de les lui donner, quand elle est interrogée de cette manière-là.


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