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Qui c'est le chef ?

Sam. 5 Septembre 2015

Luc 6, 1-5 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Or, un sabbat, il traversait des emblavures. Ses disciples cueillaient les épis, et les mangeaient après les avoir frottés dans les mains.  Certains des pharisiens disent : « Pourquoi faites-vous ce qui n'est pas permis le sabbat ? »  Jésus répond et leur dit : « Vous n'avez même pas lu ce qu'a fait David ? Comment il avait faim, lui, et les autres avec lui. Il est entré dans la maison de Dieu, il a pris les pains de la Face, a mangé, et a donné aux autres avec lui, ce qu'il n'est permis de manger qu'aux prêtres seuls. » 

Il leur disait : « Il est Seigneur du sabbat, le fils de l'homme ! » 

 

 

David et Saül, par He-Qi

 

 

voir aussi : Sabbat, acte 1, Ventre affamé, Fâcheux antécédents, Restauration rapide, Appétit d'oiseau

Après la question des jeûnes réguliers comme exercices de piété, que Jésus ne pratiquait pas et ne demandait pas à ses disciples de pratiquer, voici dans la même veine la question des activités interdites le jour du sabbat. Le thème est un peu mélangé avec celui d'hier, du fait que l'action qui est reprochée aux disciples est encore en rapport avec le fait de se nourrir : on pourrait dire que si les disciples avaient un peu plus l'habitude de jeûner, ils n'auraient pas été ainsi tentés de cueillir ces grains, malgré le sabbat, juste pour apaiser leur faim. Et la justification qui est donnée achève de nous embrouiller, puisque l'histoire de David n'a plus aucun rapport avec le sabbat, et beaucoup à nouveau avec une histoire de ventres affamés. Bref, derrière le sabbat, se profile nettement une remise en cause générale de toutes les notions de permis et interdit religieux.

Matthieu (12, 1-8) s'en était rendu compte ; aussi, pour atténuer cet effet trop dévastateur et tenter de le re-circonscrire au seul sujet du sabbat, a-t-il ajouté une autre justification qui a effectivement un rapport direct avec le sujet (le fait que les jours de sabbat les prêtres qui officient dans le Temple effectuent un travail). Cette réaction de Matthieu, s'il en fallait, est une confirmation du degré de subversivité de ce qui transparaît ici. Ceci dit, le sabbat est tellement central dans le judaïsme, que le remettre en cause est déjà à soi seul presque aussi grave. Les jeûnes réguliers, ce n'étaient que des usages, et seulement de certains partis ; le sabbat, c'est écrit dans la Torah, c'est censé se fonder dans le récit de la création du monde, et c'est un des rares points d'accord entre tous les partis de l'époque, avec la circoncision.

Derrière le sabbat, il y a donc bien tout un changement radical de conception de ce que devrait être la religion. Sur ce point, c'est sans doute Marc (2, 23-28) qui l'a le mieux exprimé, avec cette première, célèbre, phrase de conclusion, que n'ont pas reprise les deux autres : "le sabbat est pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat". Il est évident qu'on peut généraliser l'idée ; pour Jésus, c'est toute la religion qui devrait être comprise comme au service de l'homme, et non l'homme sommé de se soumettre à la religion. Et on peut, voire doit, alors s'interroger sur le sens exact de la seconde phrase, la seule qu'ont retenue Matthieu et Luc. Ainsi isolée, comme chez eux, elle ne peut que nous parler de Jésus, et de Jésus seul ; le "fils de l'homme" est le titre souvent utilisé quand Jésus est censé parler de lui-même à la troisième personne, c'est donc une affirmation dans laquelle il dirait qu'il a, lui, le pouvoir de décider ce qui est licite ou pas un jour de sabbat. Ouf !

Mais dans le contexte de Marc, à la suite de l'affirmation générale que le sabbat est fait pour l'homme et non l'inverse, étant donné que l'expression "fils d'homme" n'est qu'un sémitisme pour parler simplement d'un homme, la seconde phrase n'a alors plus aucune raison de ne parler que de Jésus. On peut enlever le sémitisme, si besoin pour mieux le comprendre : le sabbat est fait pour l'homme, ainsi l'homme est-il supérieur même au sabbat. L'homme vaut mieux et plus que toute observance religieuse, fut-ce le sabbat. Une preuve, s'il en est besoin, que tel était le sens originel de cette phrase, est l'ajout à ce passage qu'on trouve dans un manuscrit ancien : Jésus rencontre ensuite quelqu'un qui travaille un jour de sabbat, et il lui dit que s'il sait ce qu'il fait il est béni, mais que sinon il est blasphémateur et maudit. Cet ajout indique pour le moins que son auteur, au moins lui mais certainement aussi d'autres qu'il voulait mettre en garde, avaient bien compris que la "maîtrise du sabbat" ne concernait pas que Jésus.

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