Partage d'évangile quotidien
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Espions et intox

Lun. 7 Septembre 2015

Luc 6, 6-11 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Or, un autre sabbat, il entre à la synagogue, il enseigne. Il y avait là un homme, et sa main, la droite, était sèche. Les scribes et les pharisiens l'épient : si, durant le sabbat, il guérit ? Cela pour trouver à l'accuser. 

Lui sait leurs réflexions. Il dit à l'homme à la main sèche : « Dresse-toi ! Et tiens-toi debout, au milieu ! » Il se lève et se tient debout.  Jésus leur dit : « Je vous interroge : s'il est permis, le sabbat, de bien faire, ou de mal faire, de sauver une vie, ou de la perdre ? » Il les regarde à la ronde, tous. Il lui dit : « Tends ta main. » Il le fait : sa main est rétablie. 

Eux sont remplis de fureur. Ils discutaient entre eux : que faire à Jésus ? 

 

 

Saint François, par He-Qi

 

 

voir aussi : Sabbat, acte 2, Alors, on se réveille ?, J'ai rien fait !, Sans les mains, A malins, malin et demi

Chez Marc (3, 1-6), et Matthieu aussi (12, 9-14), cet épisode n'est que la continuation de celui que nous avons vu samedi, où les disciples de Jésus se sont fait reprocher par des "pharisiens" de cueillir des épis de blé un jour de sabbat. Chez Marc et Matthieu, c'est la même journée, c'est après cette escarmouche, que Jésus, et tout le monde — les disciples, les pharisiens — rentrent ensuite dans la synagogue, et y trouvent l'homme à la "main sèche". Sa guérison est donc la mise en œuvre par Jésus de ce qu'il vient d'affirmer : il ne s'estime pas tenu par les observances prescrites pour ce jour-là, il ne veut pas en être prisonnier, d'autant que lui-même n'avait pas cueilli d'épis, et n'avait donc encore rien transgressé, jusqu'à ce moment du récit. On comprend alors que les pharisiens aient compris ce geste comme une provocation ; Jésus persiste et signe, ils sont furieux. Et, c'est donc la thèse des synoptiques, c'est ce jour-là que Jésus aurait signé son arrêt de mort : chez Marc, "avec les hérodiens ils font conseil contre lui, comment le perdre", et idem chez Matthieu, les hérodiens en moins.

Cette thèse est extrêmement fragile, et ne tient absolument pas la route. Luc, déjà, ne la reprend pas à son compte, comme nous le voyons ici : il ne parle plus de "perdre" Jésus, seulement de "quoi lui faire" ; c'est nettement plus vague. De fait, on sait bien, même chez Marc et Matthieu, que c'est le sanhédrin de Jérusalem qui a décidé la mort de Jésus ; or, dans ce sanhédrin, les pharisiens ne sont qu'un groupuscule ultra-minoritaire, à côté des sadducéens qui tiennent les rênes du pouvoir et tirent toutes les ficelles, et pharisiens et sadducéens sont des ennemis séculaires les uns des autres... On peut donc noter que la façon de procéder des évangélistes n'est quand même pas d'inventer complètement l'histoire ; si tel avait été le cas, nous n'aurions pas eu les récits de la Passion comme nous les avons, et au lieu du sanhédrin de Jérusalem cela aurait été une assemblée quelconque de pharisiens, qui aurait décidé la mort de Jésus. En même temps, il est vrai qu'un tel récit n'aurait eu aucune crédibilité : les pharisiens étaient bien incapables d'obtenir quoi que ce soit des romains, n'avaient aucune légitimité, aucune accréditation, auprès d'eux.

Les synoptiques sont presque obligés de charger les pharisiens du mieux qu'ils peuvent, car ce sont leurs concurrents les plus directs, et même les seuls qui restent en lice après la destruction du Temple. Mais nous avons bien ici le summum de ce qu'ils pouvaient faire dans ce sens, laisser entendre qu'il y aurait eu des complots de leur part, des inimitiés ou des rancœurs à mort. Et, s'il est possible qu'il y ait eu certains pharisiens dans une telle disposition d'esprit, il doit être bien clair que cela ne pouvait pas aller plus loin. Des désaccords, mais aucune capacité de nuisance au-delà. Il est alors pour le moins curieux de constater que ce procès d'intention à l'égard des pharisiens s'appuie de plus sur un cas où, précisément, il n'est pas évident du tout que Jésus ait transgressé le sabbat ; car enfin, que ce soit chez Marc, chez Matthieu, et ici chez Luc, il n'est pas dit que Jésus ait guéri cet homme ! Dans les récits de guérison, il y a normalement dialogue entre Jésus et le malade, ou son entourage, et il y a demande de guérison (ou le contraire quand c'est "l'esprit impur" qui s'exprime). Nous n'avons rien de cela, avec cet homme ; il est là, et Jésus, ou plutôt le récit, l'utilise...

Difficile de croire à une coïncidence : il n'y a pas de transgression du sabbat dans le récit tel qu'il nous est rapporté. On ne peut pas dire que c'est Jésus qui a guéri cet homme. Il lui a demandé de "tendre sa main", ce qui signifie en grec comme en français en réalité de tendre le bras ; ce n'est pas comme avec le paralytique, quand il lui dit de se lever ; ici, notre homme n'est pas handicapé du bras et peut fort bien "tendre la main". Que la main se trouve à ce moment-là guérie ne peut être imputé, en soi, à la demande que lui a faite Jésus. S'il y a une coïncidence, c'est celle-là — et personne n'est dupe —, mais objectivement parlant les "pharisiens" ne peuvent vraiment pas reprocher à Jésus ce qui s'est passé. C'est voulu : d'une part on comprend encore mieux qu'ils soient furieux, et d'autre part les évangiles disent ainsi qu'en plus ils ont tort.

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