Alors, on se réveille ?
Or, un autre sabbat, il entre à la synagogue, il enseigne. Il y avait là un homme, et sa main, la droite, était sèche. Les scribes et les pharisiens l'épient : si, durant le sabbat, il guérit ? Cela pour trouver à l'accuser.
Lui sait leurs réflexions. Il dit à l'homme à la main sèche : « Dresse-toi ! Et tiens-toi debout, au milieu ! » Il se lève et se tient debout. Jésus leur dit : « Je vous interroge : s'il est permis, le sabbat, de bien faire, ou de mal faire, de sauver une vie, ou de la perdre ? »
Il les regarde à la ronde, tous. Il lui dit : « Tends ta main. » Il le fait : sa main est rétablie. Eux sont remplis de fureur. Ils discutaient entre eux : que faire à Jésus ?
voir aussi : J'ai rien fait !, Sans les mains, A malins, malin et demi
Cet épisode ne peut pas être séparé de celui que nous avons vu samedi. Il en est la suite chez les trois synoptiques, et, chez Marc et Matthieu, il est même situé le même jour : Jésus et les disciples sont allés faire une petite promenade 'dominicale' (en respectant les distances autorisées pour un tel jour, bien sûr, puisqu'ils y ont trouvé des pharisiens qui, eux, n'auraient certainement pas "dépassé les bornes"), et puis ils reviennent à la synagogue, sans doute pour un office d'après-midi, ou de clôture du sabbat (?). On ne voit pas pourquoi Luc a voulu situer cet épisode "un autre sabbat", l'histoire y perd un peu de sa pertinence. Dans le contexte de Marc et Matthieu, elle enfonçait le clou pour les mêmes pharisiens, déboutés lors de la promenade à travers champs : la guérison de la main 'desséchée' venait confirmer et sceller la prétention de Jésus (et pas de Jésus seul, comme nous l'avons vu grâce à la version de Marc) à être maître du sabbat. Pour Luc, donc, on est un autre jour, une autre semaine, il n'y a plus de lien entre les deux épisodes, si ce n'est que tous deux ont un rapport avec les règles du sabbat. Cela lui permet de rajouter que Jésus 'enseigne' (que n'ont ni Marc ni Matthieu), ce qui tend à nous situer le matin, et qui ajoute encore de la distance entre l'affaire des épis de blé et celle-ci.
Par contre, Luc seul utilise ici, avec une très grande finesse, une alternance et une profusion des deux mots que nous avons vus la semaine dernière et qui font plus ou moins allusion à la résurrection : ἐγείρω (egeiró) et ἀνίστημι (anistémi). Déjà il n'y a que Luc à détailler ainsi : "lève-toi", "tiens-toi debout", "il se lève", "il se tient debout". Marc a juste le premier "lève-toi", et Matthieu rien, chez lui Jésus demande seulement à l'homme de "tendre sa main" ! Voyons donc de plus près les quatre verbes utilisés ici par Luc. Le premier, pour "lève-toi", c'est egeiró, donc celui qui évoque le plus la résurrection. Certes, cet ordre seul ne va pas guérir l'homme, mais il est en lui-même déjà une annonce de ce qui va se passer. Les pharisiens doivent déjà frémir en eux-mêmes en entendant ce mot : il nous provoque, il va le faire... Puis "tiens-toi debout" : ici ce n'est pas exactement anistémi, mais sa racine, histémi (ana-histémi = se mettre debout, histémi = être ou rester debout). Ce verbe vient préparer la suite. Puis l'homme "se lève" : cette fois le voici, anistémi. Donc l'homme obéit bien à Jésus, mais d'une pure manière physique, il n'a pas entendu dans l'appel de Jésus l'invitation complète, celle à redevenir entier, lui-même. Et enfin bien sûr, il se "tient debout" est à nouveau histémi, comment pourrait-il en être autrement ?
Luc donc, par la description de cette mise en place initiale des protagonistes, a préparé le terrain. C'est la réponse à l'attente non formulée des pharisiens, va-t-il le faire ou pas ? Luc avertit : Jésus a l'intention de le faire. Ceci dit, si l'homme avait entendu dans le egeiró de Jésus l'appel à guérir, et qu'il s'en soit trouvé effectivement guéri, les pharisiens n'auraient pas pu pour autant accuser Jésus de quoi que ce soit. egeiró signifie quand même simplement et littéralement de se "réveiller", d'où se "relever". Tout se serait passé en sous-entendus. Ce n'est pas la même chose que si Jésus avait dit franchement "que ta main soit guérie", ou "que le démon sorte de ton corps", ou "que tes péchés soient pardonnés" (puisque ces trois formules sont équivalentes). egeiró, donc, n'a pas suffi. Qu'à cela ne tienne ! Jésus continue dans la même veine : "tends ta main". Il ne veut pas prononcer ce qu'on attend de lui, il ne le dira pas ! Le verbe utilisé ici n'a même plus aucun rapport ni avec egeiró ni avec histémi. Que se passe-t-il ? est-ce que le egeiró initial a fini par faire son chemin dans l'inconscient de l'homme ? En tout cas les pharisiens sont furieux (Luc seul le dit, et il peut se le permettre après avoir ainsi mis en lumière le détail des opérations). Les pharisiens sont furieux, parce que Jésus les a roulés dans la farine. Il a guéri, mais ils ne peuvent pas l'en accuser... Que peuvent-ils faire, alors, comment vont-ils s'y prendre ?


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