Ventre affamé
Or, un sabbat, il traversait des emblavures. Ses disciples cueillaient les épis, et les mangeaient après les avoir frottés dans les mains. Certains des pharisiens disent : « Pourquoi faites-vous ce qui n'est pas permis le sabbat ? »
Jésus répond et leur dit : « Vous n'avez même pas lu ce qu'a fait David ? Comment il avait faim, lui, et les autres avec lui. Il est entré dans la maison de Dieu, il a pris les pains de la Face, a mangé, et a donné aux autres avec lui, ce qu'il n'est permis de manger qu'aux prêtres seuls. »
Il leur disait : « Il est Seigneur du sabbat, le fils de l'homme ! »
voir aussi : Fâcheux antécédents, Restauration rapide, Appétit d'oiseau
Une anecdote qui veut illustrer le thème de la nouveauté apportée par Jésus qui a été introduit hier. La conclusion est très connue : le fils de l'homme est maître du sabbat. Pourtant ce n'est pas la plus connue de cet épisode, celle que la sagesse populaire a retenue comme la plus signifiante : le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat. Mais Luc, comme Matthieu d'ailleurs, n'ont pas souhaité conserver l'intégralité de la morale telle qu'on la trouve chez Marc. Il faut se reporter à ce dernier (Marc 2, 27-28) pour voir qu'il y a en fait un lien, un ordre, entre ces deux propositions : le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat, donc le fils de l'homme est maître du sabbat. Qu'est-ce que ça change ? eh bien, cette petite chose : que le "fils de l'homme" qui est dit être maître du sabbat ne peut pas vouloir désigner Jésus seul, mais bien n'importe quel homme. C'est une conséquence logique et qui ne devrait poser de problème à personne : puisque le sabbat est fait pour l'homme, c'est donc l'homme qui est premier, maître, sur le sabbat. C'est tout ce que veut dire cette phrase.
Ce n'est pas par hasard que Luc, comme Matthieu, ont omis la première phrase de la conclusion. Effectivement, sortie de son contexte, l'affirmation que "le fils de l"homme est maître du sabbat" va induire, dans le droit fil de leur théologie, un autre sens que celui qu'il avait chez Marc. On sait que "le fils de l'homme" est une expression par laquelle Jésus se désigne souvent lui-même. L'expression en elle-même ne signifiait vraisemblablement pour lui rien de plus que son sens courant à l'époque : un être humain. C'est une manière pour Jésus de se caractériser par son humanité, sans doute en réaction aux tendances de son entourage à vouloir faire de lui plus qu'un homme. Mais même si on écarte donc les références au mystérieux "fils de l'homme" de la vision de Daniel interprété par certains comme une allusion au Messie, le fait d'avoir isolé la morale que "le fils de l'homme est maître du sabbat" de son contexte marcien fait qu'elle semble dire que seul "Jésus" est maître du sabbat, ce qui n'était donc pas son sens original. Il ne restera plus qu'à ce que les traducteurs en langue vernaculaire ajoutent des majuscules (Fils de l'Homme) pour qu'on ne puisse plus se poser de questions.
Ainsi les hommes sont maîtres du sabbat : c'est à chacun de déterminer ce qui lui convient ce jour-là. Jésus ne souhaite pas supprimer le principe du sabbat, d'une journée par semaine destinée à se reprendre, se retourner, se tourner vers Dieu. Ceci signifie bien sûr qu'on va arrêter ses occupations habituelles, interrompre donc son travail, entre autres. C'est sur ce point que les pharisiens posent leur question : ils avaient estimé que cueillir des épis était une action assimilable à une moisson, et l'avaient donc classé dans la longue liste des occupations interdites ce jour-là. On voit le problème : partant d'une règle générale, éviter le travail, on oublie le sens de la règle et on en vient à considérer comme un absolu de nombreux aspects de détail absolument pas primordiaux. C'est là tout ce que Jésus veut leur dire. Oui, en soi, cueillir quelques épis peut être considéré comme un travail, oui il vaut mieux éviter de le faire sans raison, mais ici les disciples avaient aussi leur raison qui était leurs estomacs criant famine, et, comme on sait, ventre affamé n'a pas d'oreilles, ce n'est pas une bonne condition pour écouter son Dieu. Il y a donc, dans leur cas précis, conflit entre la règle générale de ne pas travailler, et la règle suprême de se consacrer à Dieu, c'est cette dernière qui doit primer.
Le plus curieux de l'histoire est encore sans doute l'argument scripturaire qui est avancé. On nous parle de David et ses compagnons qui ont mangé un pain normalement réservé aux prêtres seuls. On voit que les uns comme les autres ont transgressé un interdit pour des motivations similaires : la faim. Mais l'interdit lui-même n'est pas du tout le même, et celui sur lequel ont passé outre David et ses soldats n'a aucun rapport avec la morale censée nous être transmise par l'épisode : les règles du sabbat. L'histoire de David ne se passe pas un jour de sabbat et n'a aucun rapport avec cette question. Matthieu, d'ailleurs, s'en était rendu compte, et a rajouté dans sa version de l'épisode cet autre argument, que les prêtres travaillent dans le Temple le jour du sabbat pour pouvoir accomplir leur office (Matthieu 12, 5). Nous voici donc avec un argument scripturaire, celui de David, qui tendrait à affirmer que la faim peut justifier d'enfreindre n'importe quelle sorte d'interdit religieux ! Ce n'est pas ce que voulaient, ni Marc, ni Luc, mais c'est ce que dit l'histoire qu'ils racontent. Pour l'instant, nous en resterons au seul thème du sabbat, d'autant qu'il en sera encore question dans l'épisode qui suit (que nous verrons lundi). Mais nous nous doutons bien que le raisonnement de Jésus lui-même ne s'était pas arrêté à ne remettre en cause que les règles du sabbat, mais bien d'une manière générale toute la façon de hiérarchiser n'importe quelle règle religieuse en n'importe quel domaine d'application. Le sabbat est fait pour l'homme, mais aussi toute la Loi.


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