Partage d'évangile quotidien
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Ventre affamé

Sam. 7 Septembre 2013

Luc 6, 1-5 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Or, un sabbat, il traversait des emblavures. Ses disciples cueillaient les épis, et les mangeaient après les avoir frottés dans les mains.  Certains des pharisiens disent : « Pourquoi faites-vous ce qui n'est pas permis le sabbat ? » 

Jésus répond et leur dit : « Vous n'avez même pas lu ce qu'a fait David ? Comment il avait faim, lui, et les autres avec lui. Il est entré dans la maison de Dieu, il a pris les pains de la Face, a mangé, et a donné aux autres avec lui, ce qu'il n'est permis de manger qu'aux prêtres seuls. » 

Il leur disait : « Il est Seigneur du sabbat, le fils de l'homme ! » 

 

 

Les dix commandements, par He-Qi

 

 

voir aussi : Fâcheux antécédents, Restauration rapide, Appétit d'oiseau

Une anecdote qui veut illustrer le thème de la nouveauté apportée par Jésus qui a été introduit hier. La conclusion est très connue : le fils de l'homme est maître du sabbat. Pourtant ce n'est pas la plus connue de cet épisode, celle que la sagesse populaire a retenue comme la plus signifiante : le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat. Mais Luc, comme Matthieu d'ailleurs, n'ont pas souhaité conserver l'intégralité de la morale telle qu'on la trouve chez Marc. Il faut se reporter à ce dernier (Marc 2, 27-28) pour voir qu'il y a en fait un lien, un ordre, entre ces deux propositions : le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat, donc le fils de l'homme est maître du sabbat. Qu'est-ce que ça change ? eh bien, cette petite chose : que le "fils de l'homme" qui est dit être maître du sabbat ne peut pas vouloir désigner Jésus seul, mais bien n'importe quel homme. C'est une conséquence logique et qui ne devrait poser de problème à personne : puisque le sabbat est fait pour l'homme, c'est donc l'homme qui est premier, maître, sur le sabbat. C'est tout ce que veut dire cette phrase.

Ce n'est pas par hasard que Luc, comme Matthieu, ont omis la première phrase de la conclusion. Effectivement, sortie de son contexte, l'affirmation que "le fils de l"homme est maître du sabbat" va induire, dans le droit fil de leur théologie, un autre sens que celui qu'il avait chez Marc. On sait que "le fils de l'homme" est une expression par laquelle Jésus se désigne souvent lui-même. L'expression en elle-même ne signifiait vraisemblablement pour lui rien de plus que son sens courant à l'époque : un être humain. C'est une manière pour Jésus de se caractériser par son humanité, sans doute en réaction aux tendances de son entourage à vouloir faire de lui plus qu'un homme. Mais même si on écarte donc les références au mystérieux "fils de l'homme" de la vision de Daniel interprété par certains comme une allusion au Messie, le fait d'avoir isolé la morale que "le fils de l'homme est maître du sabbat" de son contexte marcien fait qu'elle semble dire que seul "Jésus" est maître du sabbat, ce qui n'était donc pas son sens original. Il ne restera plus qu'à ce que les traducteurs en langue vernaculaire ajoutent des majuscules (Fils de l'Homme) pour qu'on ne puisse plus se poser de questions.

Ainsi les hommes sont maîtres du sabbat : c'est à chacun de déterminer ce qui lui convient ce jour-là. Jésus ne souhaite pas supprimer le principe du sabbat, d'une journée par semaine destinée à se reprendre, se retourner, se tourner vers Dieu. Ceci signifie bien sûr qu'on va arrêter ses occupations habituelles, interrompre donc son travail, entre autres. C'est sur ce point que les pharisiens posent leur question : ils avaient estimé que cueillir des épis était une action assimilable à une moisson, et l'avaient donc classé dans la longue liste des occupations interdites ce jour-là. On voit le problème : partant d'une règle générale, éviter le travail, on oublie le sens de la règle et on en vient à considérer comme un absolu de nombreux aspects de détail absolument pas primordiaux. C'est là tout ce que Jésus veut leur dire. Oui, en soi, cueillir quelques épis peut être considéré comme un travail, oui il vaut mieux éviter de le faire sans raison, mais ici les disciples avaient aussi leur raison qui était leurs estomacs criant famine, et, comme on sait, ventre affamé n'a pas d'oreilles, ce n'est pas une bonne condition pour écouter son Dieu. Il y a donc, dans leur cas précis, conflit entre la règle générale de ne pas travailler, et la règle suprême de se consacrer à Dieu, c'est cette dernière qui doit primer.

Le plus curieux de l'histoire est encore sans doute l'argument scripturaire qui est avancé. On nous parle de David et ses compagnons qui ont mangé un pain normalement réservé aux prêtres seuls. On voit que les uns comme les autres ont transgressé un interdit pour des motivations similaires : la faim. Mais l'interdit lui-même n'est pas du tout le même, et celui sur lequel ont passé outre David et ses soldats n'a aucun rapport avec la morale censée nous être transmise par l'épisode : les règles du sabbat. L'histoire de David ne se passe pas un jour de sabbat et n'a aucun rapport avec cette question. Matthieu, d'ailleurs, s'en était rendu compte, et a rajouté dans sa version de l'épisode cet autre argument, que les prêtres travaillent dans le Temple le jour du sabbat pour pouvoir accomplir leur office (Matthieu 12, 5). Nous voici donc avec un argument scripturaire, celui de David, qui tendrait à affirmer que la faim peut justifier d'enfreindre n'importe quelle sorte d'interdit religieux ! Ce n'est pas ce que voulaient, ni Marc, ni Luc, mais c'est ce que dit l'histoire qu'ils racontent. Pour l'instant, nous en resterons au seul thème du sabbat, d'autant qu'il en sera encore question dans l'épisode qui suit (que nous verrons lundi). Mais nous nous doutons bien que le raisonnement de Jésus lui-même ne s'était pas arrêté à ne remettre en cause que les règles du sabbat, mais bien d'une manière générale toute la façon de hiérarchiser n'importe quelle règle religieuse en n'importe quel domaine d'application. Le sabbat est fait pour l'homme, mais aussi toute la Loi.

Commenter cet évangile

A
Chaque évangéliste a présenté Jésus selon son point de vue, c'est-à-dire selon le point de vue de la communauté dont il était issu. Matthieu, au moins tel qu'on le déduit de la plus grande part de son évangile, a défendu un christianisme assumant l'intégralité du judaïsme, Luc était sans doute à un autre extrême. On ne peut en tout cas pas se fier à un évangile seul pour tenter de retrouver Jésus tel qu'il était. Il faut comparer les évangiles, pour en déduire premièrement quels étaient les options théologiques des uns et des autres, et éventuellement discerner un Jésus commun, au-delà des divergences.<br /> On peut encore préciser : dans ce que tous s'accordent à rapporter de lui, on trouve des éléments qui leur conviennent à tous. Ces éléments sont alors marqués d'une forte probabilité de véracité. Mais on trouve aussi des éléments qui ne servent pas vraiment leur propos, voire le contredisent, et qu'ils ont pourtant conservé. Ces éléments-ci sont, pour le coup, presque certains. C'est ce qu'on appelle le critère d'embarras, dans la terminologie de la recherche historico-critique.<br /> Exemple très connu : que Jésus se soit fait baptiser par Jean Baptiste, comme le rapportent les trois synoptiques, et même si l'évangile de Jean prend bien soin de ne pas le dire expressément. Que Jésus ait été, avant le début de son ministère public, dans une situation de disciple à maître par rapport à Jean Baptiste est plutôt gênant pour l'icône d'homme hors du commun que tous veulent construire de Jésus. On peut en déduire que Jésus a effectivement, très vraisemblablement, été pendant un certain temps un disciple de Jean, que c'est de là que lui venaient aussi ses premiers propres disciples (Pierre, André, Philippe, Nathanaël), etc...
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A
Oui, en parlant 'des' évangiles, je ne pensais pas qu'aux quatre canoniques. Ceci dit :<br /> 1) les évangiles dits 'apocryphes' que nous avons pu retrouver jusqu'à présent ne semblent pas apporter grand chose de nouveau (du strict point de vue de la recherche historico-critique) Le problème de ces apocryphes est qu'ils proviennent tous de la même tendance, gnostique. C'est normal puisqu'on les a retrouvés dans des sites appartenant à cette tradition. Il est assez normal aussi que cette tradition ne nous fournisse pas beaucoup d'éléments historiques, puisque sa thèse tend à nier la réalité matérielle de Jésus, qui ne l'intéresse pas au premier chef en tant que personne humaine...<br /> 2) d'autres redécouvertes, cette fois-ci dans d'autres branches (qui à priori, si les statistiques étaient respectées, pourraient être plutôt du côté du judaïsme christianisant) seraient grandement appréciables. Mais il y a quand même déjà beaucoup à faire avec les quatre canoniques, si on le veut. Je suis convaincu pour ma part qu'on peut y trouver l'essentiel sur Jésus. Ce qui fait le plus obstacle, c'est qu'il faut accepter de se dépouiller des à priori inculqués par deux millénaires d'histoire, à priori de tous bords j'entends bien :-)
O
Votre commentaire :<br /> &quot; On ne peut en tout cas pas se fier à un évangile seul pour tenter de retrouver Jésus tel qu'il était. Il faut comparer les évangiles, pour en déduire premièrement quels étaient les options théologiques des uns et des autres, et éventuellement discerner un Jésus commun, au-delà des divergences&quot;<br /> Au 2 e siècle Irénée de Lyon a fait un tri draconien : ne conserver que quatre évangiles en éliminant tous les autres . Puisqu'il n'existe que quatre points cardinaux ,il ne doit y avoir que quatre évangiles, selon sa formule simpliste . Il a opté pour l'uniformité au dépend la diversité : option plus facile à gérer institutionnellement . Retrouver ces écrits exclus sera peut-être une renaissance pour un christianisme de demain .<br /> Renaissance par des textes oubliés ,dans la mesure où ils n'ont pas été intentionnellement détruits lors des &quot; guerres des textes&quot; . et la chasse aux hérésies .
O
Dans ces passages de l'évangile de Luc ,il me semble percevoir une constante ,presque une obsession qui consiste à marquer des distances par rapport au judaïsme . L'objectif serait de montrer que le christianisme est vraiment une religion nouvelle dans laquelle &quot;les derniers seront les premiers&quot; .<br /> Normal si Luc, comme on le dit, s'annonce à des païens ,des convertis .<br /> Autrement dit, l'annonce du message de Jésus dépend du public auquel on s'adresse ; une stratégie ,dans un certain sens .
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