Morale bien-pensante
Après quoi, il sort et remarque un taxateur, du nom de Lévi, assis à la taxation. Il lui dit : « Suis-moi ! » Il quitte tout, se lève... Il le suivait !
Lévi fait pour lui un grand festin dans sa maison : il y avait une foule nombreuse de taxateurs et d'autres, qui étaient avec eux à s'étendre à table. Les pharisiens et leurs scribes murmuraient contre ses disciples en disant : « C'est avec les taxateurs et pécheurs que vous mangez et buvez ! Pourquoi ? » Jésus répond et leur dit : « N'ont pas besoin de médecin les bien-portants, mais ceux qui vont mal. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs, à la conversion ! »
voir aussi : Qui est malade ?, Table ouverte, Jaloux, Anti-sceptiques, Collabo
La question de la fréquentation des pécheurs était une question très sensible pour les juifs de l'époque de Jésus, comme on peut le voir aux différences de traitement de cet épisode dans les deux autres synoptiques. Chez Marc (2, 13-17), il n'est pas question de "festin", petit ou grand, qui aurait été offert par Lévi. C'est juste un repas auquel il a invité Jésus et ses disciples. C'est une simple question d'hospitalité, Lévi se sent honoré d'avoir été choisi par Jésus et, en reconnaissance, il convie tout ce petit monde à venir manger chez lui. Là où ça se complique, c'est que les usages veulent qu'en cas de repas comme celui-ci, d'une certaine importance quand même vu le nombre des convives, n'importe qui puisse venir dans la maison se joindre au moins aux conversations, et plus si l'hôte y est disposé. C'est donc ce qui se passe chez Marc : "Jésus s'étant mis à table chez lui (Lévi), il arriva que de nombreux taxateurs et pécheurs vinrent s'installer avec Jésus". C'est une situation que personne n'a vraiment voulue. On peut dire que Lévi aurait dû refuser que ses anciens amis se mettent à table, les obligeant à rester debout à les regarder manger ? mais à ce compte, on arriverait aussi à ce que Jésus n'aurait pas dû appeler Lévi à le suivre...
Matthieu (9, 9-13), plus rigoriste que Marc, fait se dérouler le repas dans la maison de Pierre. Le simple fait que Jésus ait accepté d'entrer dans la maison d'un ex-taxateur tout juste converti lui semble déjà un scandale. Pour lui, Lévi a donc simplement suivi le groupe des disciples : c'est normal, il en fait partie maintenant. Ils se sont tous mis à table comme d'habitude, chez Pierre. Le problème, c'est que les anciens amis de Lévi, avec le sans-gêne qui caractérise ces gens-là, sont venus s'installer avec eux sans vraiment en demander la permission... Sans surprise, nous retrouvons un Matthieu empêtré dans son pharisaïsme, mais la version de Luc que nous avons aujourd'hui pèche aussi par l'excès inverse, décrivant carrément un festin, donné par Lévi à la fois à ses anciens amis et aux nouveaux. Cela supposerait que Lévi n'ait effectué aucune conversion par rapport à son métier, comme si son appel était juste une reconversion professionnelle ! En réalité, pour que Luc ait imaginé que la scène pouvait se dérouler ainsi, c'est simplement qu'en tant que chrétien issu du paganisme hors d'Israël, il ne comprend pas vraiment la problématique avec ces taxateurs. Lui qui vit dans l'empire romain, ces histoires de collaboration avec l'occupant lui passent quelque peu au-dessus de la tête. Peut-être même pense-t-il qu'un "taxateur" n'est jamais qu'un agent du fisc et ne comprend-il pas pourquoi ils sont assimilés à des pécheurs ?
La version la plus riche de sens est donc, en tout cas, celle de Marc. Voilà, Jésus a en quelque sorte mis le doigt dans un engrenage, il est allé à la marge, il a engagé le dialogue avec un représentant de ce milieu interlope, et le voici plongé en plein dedans. Évitons de faire comme Luc. Nous avons du mal nous aussi à nous pénétrer du degré d'aversion et de répréhensibilité que représentaient les taxateurs, cependant il est bien question ici d'un "appel à la conversion". Quoi que nous en pensions, le fait que Jésus refuse de juger et condamner — ce que signifierait sinon implicitement le refus de fréquenter —, ne signifie pas non plus qu'il approuve. Il est même à peu près certain que, pour Jésus, ceux qui étaient considérés comme pécheurs l'étaient bien moins que ceux qui, les considérant comme tels, les méprisaient, refusant alors d'avoir la moindre relation avec eux. Mais cela ne veut pas dire qu'il approuvait pour autant les premiers ! C'est comme si on disait que les exactions de la finance internationale justifieraient n'importe quelle autre malversation à moindre échelle... Il est certain que quand le mauvais exemple vient "d'en-haut", il est plus difficile de promouvoir l'honnêteté auprès de ceux "d'en-bas". C'est donc là sans doute le sens profond du refus de Jésus de juger, et c'est sans doute ce qu'il voulait dire aussi quand il accusait ces classes supérieures d'empêcher les autres d'entrer dans le Royaume.
Ceci nous amène à la question de la simple morale, après les considérations que nous avons eues ces trois derniers jours sur la naissance du Christ en nous, qui pourraient nous avoir semblé quelque peu hors-sol. Il est certain qu'un Matthieu, qui resterait presque enfermé dans sa Loi, peut nous exaspérer parfois. Nous aimerions alors lire Paul, quand il dit que la Loi nous rend esclaves, comme nous incitant à ne pas nous en préoccuper du tout. Mais ce n'est pas non plus de cela qu'il s'agit. La Loi, la morale, rendent esclaves si nous en faisons le seul horizon de notre vie, mais elles restent quand même la base, le seul socle, sur lequel autre chose puisse se construire. Toutes les traditions spirituelles qui parlent de la prise de conscience de notre divinité le disent : la morale est la première de toutes les conditions, l'ingrédient fondamental, sans lequel rien d'autre n'est possible. Il ne s'agit pas d'être parfaits à tous points de vue dans ce domaine, mais il s'agit d'en intégrer dans notre conscience le principe, au point que nous puissions dire que, par là, nous ne faisons jamais que notre job, nous respectons simplement notre part du contrat. La Loi, la morale, c'est le minimum syndical... Tant que nous croyons pouvoir tirer gloire de notre comportement en la matière, c'est là encore que nous en restons esclaves, et esclaves de notre personnalité.


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