Partage d'évangile quotidien
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Le grand écart

Mer. 16 Septembre 2015

Luc 7, 31-35 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« À qui donc assimiler les hommes de cet âge ? À qui sont-ils semblables ? Ils sont semblables à des gamins assis sur une place publique, qui s'interpellent les uns les autres en disant : "Nous avons joué de la flûte pour vous, et vous n'avez pas dansé ! Nous avons chanté des complaintes, et vous n'avez pas pleuré !" 

« Car Jean le baptiseur est venu, sans manger de pain, ni boire de vin, et vous dites : "Il a un démon !" Le fils de l'homme est venu, il mange et boit, et vous dites : "Voici un homme glouton et buveur de vin, ami des taxateurs et des pécheurs !" 

« Mais la Sagesse a été justifiée par tous ses enfants. » 

 

 

Le baptême de Jésus, par He-Qi

 

 

voir aussi : Scandaleux, Mauvais joueurs, D'un extrême à l'autre, Enfants gâtés, Jamais contents

Nous avons ici la fin d'un développement assez important consacré aux rapports entre Jésus et Jean Baptiste, qui se trouve autant chez Luc (7, 18-35) que chez Matthieu (11, 2-19). Chez les deux, cela commence par Jean, dans sa prison, qui doute que Jésus soit bien le Messie, et qui envoie donc deux de ses disciples, de ceux qui lui sont restés fidèles, faire part de ces doutes à Jésus. Un tel événement a de fortes chances de s'être produit, d'une manière ou d'une autre. Jean avait effectivement de quoi être surpris par les métamorphoses qui se sont opérées en Jésus depuis le temps où il était son disciple. Jésus est en effet passé du style très austère de son ancien rabbi, sévère et rigoureux, à quelque chose qui, au moins de l'extérieur, pouvait ressembler à un reniement. Jean laissait venir à lui "les publicains et les prostituées" et autres personnes à la moralité douteuse, mais c'était pour leur passer une volée de bois vert (tout comme d'ailleurs à ceux qui se croyaient irréprochables). Jésus, de son côté, sans faire non plus l'apologie de leur comportement (va et ne pêche plus, dit-il systématiquement), a quand même une approche compréhensive et qui ne porte pas de jugement ; vu d'avion — ici en l'occurrence depuis le fond d'une prison — il n'y a rien de surprenant à ce que Jean ait pu s'y tromper.

Il ne faudrait cependant pas se méprendre sur la réponse que donne alors Jésus, qui invoque les nombreuses guérisons qui se produisent par son intermédiaire. Ce n'est certainement pas une manière de dire à Jean : écoute mon gars, toi tu n'as jamais produit le moindre signe, alors tu peux t'écraser... Ne serait-ce que parce que Jésus ne considérait pas que c'était lui qui guérissait, même si c'est ainsi que les évangélistes nous le présentent. Les "signes" sont toujours des actions de Dieu lui-même, et Jésus en était certainement bien conscient. Il ne s'agissait donc pas pour lui de se vanter, mais plutôt de faire part de ce qui l'étonnait et l'émerveillait lui aussi. Tous ces signes semblaient bien indiquer que le temps était passé, où il s'agissait seulement d'annoncer la venue proche du Royaume, et donc la nécessité de s'y préparer. Cela, c'était effectivement la mission de Jean, mais maintenant on était en train de passer à autre chose : le Royaume était là. C'est en tout cas ainsi que Jésus comprenait les choses, à ce moment-là, ainsi que les foules qui le suivaient. Quand on est dans l'enthousiasme, au sens étymologique du mot, on ne se pose plus autant de questions ! Mais cela non plus, du fond de sa prison, Jean ne pouvait guère le comprendre. Entendre dire qu'il se passe des choses ne suffit pas à vous faire entrer dedans...

S'ensuit alors une longue envolée attribuée à Jésus, dans laquelle il s'efforce de rendre justice à Jean, et dont la conclusion est notre texte du jour. Il faut noter cependant que juste avant, la fin de la réponse de Jésus à Jean ("heureux est-il qui ne sera pas choqué par moi") s'adresse particulièrement à lui. Jésus a bien compris que Jean n'arrive plus à suivre, malgré tous les mérites qu'il lui décerne dans son discours. On peut donc se demander à qui est destiné ce panégyrique, et qui l'a composé. Puisque nous trouvons ce passage chez Matthieu et Luc, et pas chez Marc, nous pouvons en déduire que l'origine en est ancienne. Il est certain que la mort de Jésus n'a pu que redonner de la vigueur aux partisans de Jean Baptiste : un Messie qui meurt, cela veut dire qu'il n'était pas le Messie... Les tout premiers chrétiens ont eu à affronter cette question, et si leur réponse principale était bien sûr la résurrection, il n'en reste pas moins qu'il était judicieux de leur part de faire l'éloge de Jean autant que possible, pour amadouer ceux qui lui restaient fidèles. Car les disciples de Jean étaient quand même ceux qui partageaient le plus de convictions communes avec les disciples de Jésus, avant les pharisiens, et encore plus avant les sadducéens évidemment.

C'est une première possibilité. La seconde, pas forcément contradictoire, est que Jésus ait bien pu faire lui-même un éloge de Jean et de sa rigueur, sous une forme ou sous une autre, mais plus tard, après le tournant de la multiplication des pains, lorsqu'il se rend compte que les foules sont en train de s'en remettre entièrement à lui, au point de vouloir l'asseoir de force sur le trône. Il y a chez lui, à partir de ce moment, une remise en cause de ce que veulent dire les signes, et, sans doute, de la nature exacte de ce qu'est le Royaume. On trouve effectivement dans ce discours un langage très imagé (un roseau agité par le vent, un homme habillé de vêtements moelleux) qui sont bien dans le style de Jésus, jusqu'à cette conclusion d'aujourd'hui, qui compare l'ascète avec le — presque — débauché, qui pourrait bien traduire sa constatation que ni Jean, ni lui, n'ont eu finalement de succès substantiel dans leurs missions respectives, malgré leurs styles, chacun bien différent. C'est que, dans le fond, chacun était autant dérangeant et choquant.

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